LE CAUCHEMAR
Ce matin là, il se réveilla en sueur, le souffle court, une angoisse sourde rivée au corps.
Lucien venait de faire un cauchemar. Il n’y était pas habitué. Pour lui, ce songe n’était pas banal. Il venait de rêver qu’il était intelligent.
Lucien, surnommé « Lulu » par les habitants de Chambellay, avait un tic exaspérant qui consistait à grigner non seulement des yeux, mais de la face toute entière. Cela faisait une grimace assez moche.
Autrefois, on l’aurait appelé sans malice « l’idiot du village » ou « le simplet », à présent on disait « Lulu » en en pensant tout autant.
L’âme de Lucien était de fait assez simple, mais douce et sans préjugé. Il portait son béret noir légèrement sur l’oreille gauche et marchait en se dandinant. Il s’arrêtait en bord de route, les mains dans les poches de son pantalon trop large et levait les yeux vers le ciel, sans que l’on sache pourquoi. C’était juste : comme ça.
Lulu faisait de menus travaux de jardinage chez les particuliers. Il vivotait ainsi, sans devoir rien à personne. Ce petit homme vivait seul dans une maison qui fut en son temps une épicerie tenue par ses parents.
La boulangère de Saint-Martin tendit la baguette tradition à Lulu, lui rendit la monnaie et le suivit du regard jusqu’à sa Peugeot 106. Elle était perplexe. Pas une fois, il n’avait grimacé !
Lucien ressentait un malaise intérieur sans pouvoir l’exprimer, ni même se l’expliquer.
Il rentra chez lui contrarié, d’un pas moins sautillant et plus rectiligne.
L’après midi, il croisa Loïc Trousseau dont les paroles dégoulinantes de pensées positives exaspéraient un bon nombre de ses concitoyens.
— Eh bien, tu as l’air tout chose, mon brave Lulu !
— Ben, comme d’habitude… répondit Lucien en haussant les épaules, tout en essayant de contourner l’obèse personnage.
— Ne dis pas ça Lulu. Tu sembles contrarié… Veux-tu qu’on en discute ? Tu sais : à chaque problème, sa solution…
— Euh…Non…Pas vraiment…Je…réfléchis…
— Allons bon, ça c’est nouveau ! Laissa échapper le bonhomme malgré lui.
— Ben oui. C’est ben ce qui me tracasse…
Il profita de la surprise de Monsieur Trousseau pour le dépasser par la droite et filer vers le potager du père Gouriou qui avait sûrement besoin d’un coup de main.
Le père Gouriou ne dit rien, mais dévisagea Lucien avec une attention plus soutenue que d’habitude. Heureusement, le potager réclamait des mains et de la sueur, Lucien se dépensa sans compter.
Le soir venu, il se coucha avec appréhension. Il avait raison. La lumière à peine éteinte, il la ralluma. Insomnie : il connaissait ce mot. Voilà qu’il le pratiquait. Il reprit la lecture du journal de la veille. Cela ne changea pas grand chose. Finalement, à force de se tourner et se retourner dans son lit à le défaire tout à fait, il finit par se lever.
— Bah, il est cinq heures, je perds qu’une heure de sommeil… sauf que j’ai pas dormi. Déclara t-il, philosophe.
Cela se répéta le soir suivant.
La troisième nuit, il s'endormit d'épuisement. Il ne rêva pas. Il crut être débarrassé.
Il avait tort, le cauchemar revint.
Le café était plein. Tout le monde parlait en même temps. Il entrait. Grand silence. Les visages se tournaient vers lui. Il parlait. Les mots qui sortaient de sa bouche étaient compliqués. Il parlait. Il parlait. Il parlait. Les mots se bousculaient, tombaient, roulaient par terre comme des billes. Il voulait arrêter. Il ne pouvait pas. Des mots partout. Des mots qu'il ne connaissait pas. Il voulait se réveiller, mais le songe continuait. Un songe où il faisait la leçon à tout le monde avec des phrases compliquées. Un songe où il ne se reconnaissait pas. Un songe où les gens finissaient par le détester.
Alors, il se réveillait en sueur, les cheveux en bataille et l’esprit morose.
Depuis, Lucien dormait mal. Ses journées défilaient sans charme. Il vivait dans l’appréhension de la nuit. Il regardait son lit avec hargne, comme si ce meuble avait une âme.
Entre ces insomnies et ce cauchemar, son tic avait disparu, mais il avait l’air fatigué.
— Une mine de déterré ! avait dit la boulangère en lui offrant un croissant.
— Merci Madame, mais dame non, je suis pas encore mort ! Il souriait.
Puis, un beau soir, la malédiction cessa. Il passa des nuits sans rêves et son tic revint polluer ses sourires.
Monsieur Gouriou finit par lui poser un jour la question :
— Dis donc Lucien, le mois dernier, tu as passé un mauvais cap, non ?
— Ben non… Pourquoi ?
— T’étais pas comme d’habitude. T’avais l’air bizarre.
— Bizarre ? Non…
— Si, t’avais pas l’air dans ton assiette. Tu semblais triste, pensif même…
— Ah ben non ! Moi : je pense pas, hein ? Il se mit à rire très fort.
Il se mordit la langue pour ne pas évoquer ce rêve étrange où il se croyait intelligent.







