SOMMEIL
Le Domaine octobre 2026
1970.
Le
petit Léo dormait affreusement bien, comme l’avait dit sa
mère insomniaque qui collectionnait les cures de sommeil, sans
véritable effet. Léo n’avait pas besoin d’aller en maison de
repos pour trouver le sommeil ; celui-ci lui venait le plus
naturellement du monde et sans effort. Du haut de ses huit ans, il
déclarait sans rire qu’il s’endormait sans réfléchir et que
c’était chouette de retrouver ses jouets en se réveillant.
Souvent,
il racontait ses rêves décousus qui collaient si bien à sa logique
enfantine. Il affectionnait ceux où il tombait dans le vide sans
jamais s’écraser et qui lui chatouillaient l’intérieur du
ventre. Rares étaient les cauchemars. « Tu as bien de la
chance, constatait sa mère, mi-sincère, mi-envieuse. »
*****
Le
rideau tiré d’un mouvement sec inonde la chambre d’une clarté
aveuglante. La voix de son père le houspille simultanément.
Assis
sur son lit, les cheveux en bataille et une main sur ses yeux encore
étourdis de sommeil, Léo demande à son père ce qui se passe.
– Vite !
Vite ! Dépêche-toi ! On est en retard ! répond son
père. Il sort des vêtements des tiroirs, les jette sur le lit
et demande à Léo de s’habiller et de venir dare-dare dans la
cuisine prendre son petit-déjeuner.
Léo
obtempère. Il sait que son père est un peu perdu quand maman est en
cure… il n’arrête pas de regarder sa montre, de s’asseoir, de
se relever, de chercher sa mallette, puis ses clefs et d’apporter
tout ça dans l’entrée.
–
Tu es bientôt prêt ?
Léo
ne peut pas répondre, tout occupé à essayer d’avaler
simultanément sa tartine et de boire son chocolat, sans s’étrangler.
Enfin, il rejoint son père dans l’entrée.
–
Pourquoi t’es pressé comme ça papa ? Maman est malade ?
–
Mais non voyons ! Tu as vu l’heure ? Il faut y
aller !
Léo
observe son père et s’interroge. Il est huit heures, on est jeudi,
maman n’est pas malade et eux non plus. À part papa qui a l’air
quand même pas mal énervé.
–
Bon allez hop ! Prends ton cartable et saute dans la voiture !
–
Pourquoi papa ?
–
Ne discute pas ! Tu vas être en retard à l’école !
Léo
sursaute, retourne très fâché en direction de sa chambre, se
déshabille en lançant ses vêtements à travers la chambre et se
recouche, sous le regard éberlué de son père.
–
Tu rigoles ou quoi ? Qu’est-ce que tu fabriques ?
–
Je me recouche !
Léo
se retourne sur son oreiller sans formalités.
Madame
Goudard, l’employée de maison, arrive sur ces mots.
–
Léo a raison Monsieur : on est jeudi. Y’a pas école...