Voici le pitch et la note d'intention concernant ma dernière pièce destinée aux troupes professionnelles et troupes amateurs très aguerries. Désolé : "on ne rigole pas du début à la fin." Pour les vrais connaisseurs de théâtre, un peu de patience, je la soumets à l'édition.
"UN HOMME TOUT SIMPLEMENT"
📄 PITCH
Henry de Furcy, notable influent de
quatre-vingt-cinq ans, vient d'être enterré sans cérémonie, comme
il l'avait exigé. Quatre personnes assistent à ses funérailles :
son fils Alban, trente ans, qui n'a jamais réussi à appeler cet
homme "papa" ; Paul, son plus vieil ami, secrètement
amoureux de lui depuis l'adolescence et rejeté avec brutalité ;
Carole, sa maîtresse qui a vécu dix ans à ses côtés en espérant
un geste de tendresse qui n'est jamais venu ; et Marc, un inconnu
étourdi qui s'est trompé de tombe.
Au bar d'en face, puis au cimetière, les langues
se délient. Les révélations s'enchaînent : Alban était un enfant
non désiré, battu par sa mère sous le regard indifférent de son
père. Carole a remplacé l'épouse défunte dès le lendemain de sa
mort, réduite au rôle de gouvernante. Paul a hérité d'un quart de
la fortune sans l'avoir demandé. Chacun dresse un portrait accablant
d'Henry : égoïste, manipulateur, incapable d'aimer.
Mais Henry n'a pas dit son dernier mot. Mort, il
apparaît et commente l'action, se justifie, ironise. Il avait
cinquante-deux ans à la naissance d'Alban, il aimait Diane à la
folie, il a fait "pour le mieux". Dans un ultime monologue
face au public, Henry renverse tout : ce n'est pas lui qui demande
pardon, c'est lui qui pardonne. Aux vivants de porter leurs
jugements, mais qui est sans reproche ? "Un homme, tout
simplement" — ni monstre, ni saint. Juste un homme. Alors, à
qui le tour ?
📄 NOTE D'INTENTION
Genèse
"Un homme tout simplement" est née
d'une question : que reste-t-il de nous après notre mort ? Pas les
actes, pas les réussites, mais les BLESSURES. Ce que nous laissons
derrière nous, ce sont les cicatrices chez ceux qui nous ont aimés,
détestés, supportés. Henry de Furcy meurt à quatre-vingt-cinq ans
après une vie brillante. Quatre personnes viennent à ses
funérailles. Quatre versions de sa vie. Quatre vérités
inconciliables.
Cette pièce n'est pas un procès. C'est une
interrogation : qui a le droit de juger ? Les vivants racontent leur
version. Le mort se défend. Personne n'a raison. Ou tout le monde a
raison. Entre accusation et justification, il n'y a pas de vérité
absolue, juste des regards qui se croisent et ne voient jamais le
même homme.
Un homme haï, mais complexe
Henry de Furcy est odieux. Égoïste,
manipulateur, incapable d'empathie. Il a laissé sa femme battre leur
fils sans intervenir ("il regardait ailleurs"). Il a
utilisé Carole pendant dix ans comme gouvernante sans jamais
l'aimer. Il a rejeté l'amour de Paul avec brutalité. Il n'a aimé
qu'une seule personne : Diane, son épouse, dans un amour fusionnel
qui dépeuplait le monde autour d'eux.
Mais il n'est pas qu'un monstre. Il a défendu son
fils quand le chien du voisin a tué sa chatte Cléo ("ça lui a
coûté cher au voisin"). Il lègue sa fortune à Alban et un
quart à Paul. Il laisse sa maison à Carole. Ces gestes ne rachètent
rien, mais ils troublent le jugement. Henry n'est pas manichéen.
C'est un homme brillant, charismatique, admiré dans sa région —
et glacial avec ses proches. Un homme public généreux et un homme
privé toxique.
La pièce refuse le procès facile. Henry était-il
un salaud ? Oui. Était-il SEULEMENT un salaud ? Non.
Quatre témoins, quatre
vérités
Alban, le fils : Enfant non
désiré, né d'un déni de grossesse, battu par sa mère, ignoré
par son père. Il a quitté la maison à dix-huit ans et n'est jamais
revenu. Il ne dit pas "mes parents" mais "mes
géniteurs". Il hait cet homme qui l'a laissé souffrir. Sa
vérité : Henry était un père lâche et indifférent.
Paul, le vieil ami : Amoureux
d'Henry depuis l'adolescence, rejeté avec cruauté, resté ami
malgré tout. Henry se promenait nu devant lui pour le torturer
("vous auriez vu sa tronche de boutonneux !"). Paul a vécu
cinquante ans dans l'ombre d'un amour impossible. Sa vérité : Henry
était fascinant, mais brutal et sadique.
Carole, la maîtresse : Amoureuse
d'Henry depuis quarante ans, remplacée par Diane, revenue après la
mort de celle-ci. Elle a espéré dix ans un geste de tendresse. Un
jour, elle s'est jetée dans ses bras. Il a regardé ailleurs "d'un
air d'ennui". Elle finit par le haïr : "égoïste et
manipulateur". Sa vérité : Henry utilisait les gens.
Marc, l'inconnu : Il s'est trompé
de tombe. Il cherchait Charlot, son ami joyeux et drôle. Il tombe
sur Henry, un homme que personne n'aimait. Marc est le REGARD NEUTRE,
celui qui révèle l'absurde : on peut mourir entouré ou mourir
seul, tout dépend de ce qu'on a semé.
Quatre témoins. Quatre vérités. Aucune ne dit
TOUT l'homme.
Le mort qui se justifie
Henry n'est pas muet. Mort, il apparaît,
commente, ironise, se défend. Il parle à Marc, puis à Paul et
Carole (qui ne le voient pas), puis au public. Progressivement, il
devient le narrateur de sa propre histoire. Mais un narrateur peu
fiable : il se justifie, minimise, rejette la faute.
"J'avais cinquante-deux ans. Je ne savais pas
gérer ce truc-là !" (à propos d'Alban)
"Si j'avais répondu à tes avances, tu
aurais été malheureux" (à propos de Paul)
"Diane et moi, on était fusionnels. On
n'avait pas besoin des autres." (à propos de Carole)
Henry ne regrette RIEN. Il explique tout par une
"logique implacable". Pour lui, il a fait les bons choix.
Les autres ont souffert ? Dommage, mais c'était inévitable. Cette
froideur est insupportable — et terriblement humaine. Combien
d'entre nous se justifient ainsi ?
Structure en quatre mouvements
MOUVEMENT 1 — LES FUNÉRAILLES (cimetière + bar)
Quatre personnes se retrouvent. Premières
révélations : Alban hait son père, Carole était sa maîtresse,
Paul son vieil ami, Marc s'est trompé de tombe. Humour noir,
dialogues ciselés, quiproquos. Ton amer mais pas larmoyant.
MOUVEMENT 2 — LES CONFIDENCES (cigarette
+ café)
Paul révèle son amour pour Henry. Alban raconte
son enfance : violence maternelle, père absent. Carole avoue dix ans
d'amour à sens unique. Les masques tombent. Pas de pathos, juste des
constats cliniques. Pudeur absolue.
MOUVEMENT 3 — LES MORTS PARLENT
(flash-back + fantômes)
Diane mourante avoue à Henry qu'elle frappait
Alban ("je tapais sur ce machin sorti de moi"). Henry
promettait de ne pas la remplacer (mensonge). Paul et Carole face à
la tombe découvrent qu'Henry leur laisse quelque chose (argent,
maison). Mais trop tard : ils ne l'aiment plus.
MOUVEMENT 4 — LE JUGEMENT (monologue
final)
Henry seul face au public. Il les voit, les
entend, leur répond. Il PARDONNE à tout le monde (ironie suprême).
Il se justifie une dernière fois. Puis révèle : la semaine
dernière, il était spectateur d'une autre pièce sur un autre
homme. Il a éprouvé "dégoût, mépris, haine". Puis
s'est calmé : "Il s'agit d'un homme, tout simplement."
Lumière sur la salle. "Alors, à qui le tour ?"
Méta-théâtre et adresse au public
La pièce brise le quatrième mur. Henry voit le
public, commente leurs réactions, répond à leurs questions
imaginaires. "C'est le monsieur du troisième rang qui le
demande !" Ce dispositif pirandellien rend le spectateur ACTEUR.
Il ne peut pas rester neutre. Il est pris à témoin, forcé de
juger, puis retourné contre lui-même : "À qui le tour ?"
Le titre — "Un homme tout simplement"
— n'est révélé qu'à la FIN, par Henry lui-même. C'est sa
défense ultime : je ne suis ni un monstre ni un saint, juste un
homme. Imparfait, égoïste, mais humain. Comme vous.
Pas de larmes, pas de pathos
Comme dans toutes mes pièces, je refuse le
pathos. Alban raconte qu'il était battu avec un ton sec, clinique.
Carole avoue dix ans de solitude sans pleurer. Paul parle de son
amour non partagé avec pudeur. Diane mourante avoue sa violence sans
s'apitoyer. Les personnages ne SE PLAIGNENT PAS, ils CONSTATENT.
Cette sobriété rend les révélations plus
fortes. Pas de violons, pas de longues tirades larmoyantes. Juste la
vérité, dite simplement. Le spectateur pleure parce que les
personnages, eux, ne pleurent pas.
Pourquoi cette pièce maintenant ?
Parce qu'on vit dans une époque de jugements
définitifs. Cancel culture, réseaux sociaux, tribunal permanent. On
résume les gens à leurs pires actes. On efface les nuances. "Un
homme tout simplement" interroge cette violence : a-t-on le
droit de réduire quelqu'un à ses fautes ? Henry était odieux. Mais
il a aussi aimé Diane, défendu son fils (une fois), légué sa
fortune. Cela ne rachète RIEN — mais cela existe.
La pièce ne demande pas de pardonner à Henry.
Elle demande juste de regarder la complexité. De refuser le
manichéisme. D'accepter que la vérité est multiple, que chacun
voit midi à sa porte, que nous sommes tous des hommes, tout
simplement.
Et surtout, elle renvoie chacun à sa propre vie :
"Alors, à qui le tour ?" Que dira-t-on de VOUS à vos
funérailles ? Quatre personnes viendront-elles ? Que
raconteront-elles ? Cette question hante le spectateur bien après la
fin de la pièce.
Dispositif scénique
Décor minimal : côté cour, une table et quatre
chaises (le bar). Côté jardin, un monticule de terre (la tombe).
Une chaise pour Henry (fantôme). Lumières pour séparer les espaces
: pleins feux pour les scènes vivantes, lumière bleutée pour Henry
mort, poursuite pour les apparitions.
Quatre acteurs : Alban (30 ans), Paul (60-65 ans),
Carole (62 ans), Marc (72 ans). Plus Henry (85 ans, mais joué par un
acteur de 50-60 ans pour les flashbacks avec Diane). Diane peut être
jouée par la même actrice que Carole (avec perruque/costume) ou par
une cinquième actrice.
Durée : 60 minutes. Pas d'entracte. Le spectateur
doit rester coincé dans ce huis clos funéraire, entre jugement et
relativisme, entre vivants et morts.
Lionel de Messey
Sociétaire SACD
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