J'ai parfois des retours surprenants sur mes écrits. "Le Coiffeur et le petit lapin" dont j'avais mis un extrait sur le blog m'a valu des remarques choquées sur ce que l'imagination de mes lecteurs seule avait engendrée. Voici la nouvelle, inspirée de souvenirs personnels (je ne suis pas le coiffeur dans cet histoire).
LE COIFFEUR ET LE PETIT
LAPIN
Des
histoires j’en entends à longueur de journée, par bribes en
circulant de table en table, ou dans leur quasi intégralité quand
je m’active derrière mon bar. Oh, je ne les écoute pas toutes
avec la même attention ! D’abord elles ne sont pas toutes dignes
d’être écoutées. Tout dépend de mon
état de fatigue, de ma réceptivité, de l’intérêt apparent de
l’histoire, de la personne qui la raconte…
Celle-là,
je l’ai entendu une nuit de Saint-Sylvestre :
1966
: Le petit Léo ne voulait plus se rendre chez le coiffeur. Trop
timide et introverti pour l’exprimer, il y allait quand même
lorsque sa mère l’y emmenait. Léo était très fier de la petite
mèche blonde qui tranchait sur le devant de son front. Il avait une
petite bouille marrante, avec de grands yeux bleus et des fossettes
qui creusaient ses joues quand il souriait. Dans la solitude de sa
grande chambre, il jouait aux soldats de plomb ou aux petites
voitures en bruitant avec sa bouche. Quand il s’ennuyait, il
regardait le jardin derrière la vitre et, quand une mouche s’y
aventurait, il l’écrasait en disant « Paf, la mouche ! »
Le
dimanche, sa mère l’habillait pour la messe : pantalon et
pull marine, chemise blanche en dessous. Le pull grattait. Sans doute
était-ce une des raisons pour laquelle Léo préférait l’été.
Le
père de cet enfant sage travaillait beaucoup et s’absentait très
souvent. Parfois, des clameurs venues de la chambre parentale le
sortaient d’un songe. Léo jugeait le monde des adultes à la fois
mystérieux et inquiétant. Il frappait son oreiller d’un coup de
poing et se rendormait.
Hervé
habitait la ferme d’à côté. Il mangeait ses crottes de nez et
pissait sur les rosiers de sa mère. Ce qui lui occasionnait des
roustes. Léo observait ce compagnon de jeu avec un mélange de
dégoût et de curiosité admirative. Une forme d’amitié baroque
naquit entre ces deux mômes que tout semblait opposer. Les parents
de ce gamin de neuf ans impressionnaient Léo par leurs manières
empressées et leur syntaxe désordonnée. Il n’était qu’un
enfant, après tout. La hiérarchie sociale lui échappait. Les mains
de monsieur Ranvier, battoires rêches bordées d’ongles sales,
l’effrayaient. Madame Ranvier se voulait aimable et lui offrait des
biscuits aux odeurs de moisi. Léo montra ses livres à Hervé. Ce
dernier parut embarrassé. Il savait lire, mais les images n’étaient
pas assez nombreuses à son goût. Akim ou Zembla
proposaient plus d’action ! Léo lui-même en convînt. Il ne
se doutait pas que lire une bande dessinée dans sa chambre
provoquerait un drame. Sa mère lui arracha ce « torchon »
des mains avec une mine horrifiée comme s’il avait volé un
croissant !
Léo
qui venait d’atteindre l’âge de raison ne comprit pourtant pas
la décision de ses parents de le préserver des « mauvaises »
fréquentations et plus précisément de celle d’Hervé.
Les
mouches en furent les premières victimes. Les ongles de ses mains
suivirent.
L’homme interrompt son
histoire, il semble hésiter. Je lui remplis son verre sans qu’il
le demande. L’homme le vide d’un trait, puis reprend sans se
soucier de ma présence.
*****
Monsieur
Bastardeau finissait de balayer les cheveux de son salon de coiffure
quand Madame du R…… passa la porte de son commerce en compagnie
de son fils. Le coiffeur reçut la dame avec beaucoup de prévenance
et tendit un bonbon à la menthe à Léo qui le remercia en souriant.
– Oh, les jolies fossettes ! commenta l’homme dont la fine
moustache frétillait. – On va t’asseoir dans le fauteuil. La
mère abandonna son fils le temps d’une course à cet homme
affable. – Alors, mon petit lapin, on va te faire tout beau pour le
retour de ta maman, d’accord ? Il était gentil le coiffeur,
avec des mains légères. Léo acquiesça joyeusement. Dans le
miroir, il croisa le regard hostile d’un garçon un peu plus âgé
que lui. Assis, raide sur une chaise dans l’attente de son tour.
Ses yeux sombres étaient soulignés de larges cernes et sa bouche
dessinait un U à l’envers. Léo l’oublia. Le coiffeur à la fine
moustache chantonnait tout en lui ajustant le tablier et le col de
crêpe.
– Tu
en as une jolie mèche ! Tu dois en être fier, dis-moi ?
Léo était aux anges. Sa mèche, pour lui, c’était quelque
chose ! Le moment passa comme un songe. – Je te mets un peu de
sent bon ? Demanda le coiffeur. Sans attendre la réponse,
il en pulvérisa le cou de Léo. La caresse conjuguée du « pschitt »
et des doigts délicats troubla Léo. « Le petit lapin »
fut rendu à sa mère dans un état quasi extatique.
– Il
est gentil le coiffeur déclara Léo à sa maman, en passant sa main
sur sa mèche.
– Tant
mieux. Répondit distraitement la mère.
L’homme me regarde.
Une lueur de nostalgie délave ses yeux clairs. Il allume un petit
cigare, et reprend.
Six
semaines plus tard, la maman de Léo déposa celui-ci devant la
vitrine de Monsieur Bastardeau. Léo qui portait les souliers vernis
noirs et blancs achetés l’avant veille, se sentait important. Il
poussa la porte vitrée avec un mouvement de joie presque palpable. –
Tiens ? Notre petit lapin est de retour ! Le coiffeur passa
rapidement la blouse à Léo et enroula le crêpe autour du cou
prestement. Il semblait pressé. Il coupait les cheveux depuis
plusieurs minutes, sans mot dire, quand surgit : – Tu ne
te ronges plus les ongles dis-moi ? – Non, Monsieur. –
Dis-donc, tes chaussures brillent drôlement ! Un soupçon de
vanité commençait à s’immiscer dans l’esprit de Léo quand
l’homme ajouta – c’est des chaussures de garçons ?
On dirait des chaussures de filles ! Léo se figea et ne
répondit pas. La coupe terminée, Monsieur Bastardeau fit descendre
le jeune enfant du fauteuil, sans parfum et en silence.
Hervé
que Léo fréquentait encore en cachette, déclara sans fioritures –
Bastardeau, c’est un con ! Léo en fut choqué. Mon père
pense pareil, ajouta Hervé, ce qui pour Léo constituait le parfait
contre argument ! Les échanges de points de vues enfantins
tarirent vite, suivis de mots plus vifs puis d’insultes. Il se
quittèrent parfaitement fâchés. Dans la solitude de sa chambre,
Léo recommença à se ronger les ongles.
– Tu
as l’air bien sombre lui déclara son père au dîner.
Ne
pouvant en donner la cause, Léo se contenta de hausser les épaules.
De toute façon, sa mère demandait au même moment de l’aide pour
découper le poulet.
A
la quatrième visite chez le coiffeur, Léo refusa catégoriquement
de chausser les « souliers de filles » noirs et blancs. –
C’est bien la peine de les acheter, s’il ne les met pas !
s’offusquait la mère auprès du coiffeur amusé. – Alors, comme
ça, tu ne les aimes plus tes chaussures ? Glissa t-il à
l’oreille du garçonnet alors qu’il le sanglait dans la blouse.
Monsieur Bastardeau lavait les cheveux de Léo quand il lui envoya du
shampoing dans l’œil.
Habituellement,
cette séance Léo l’appréciait particulièrement. Les doigts de
Monsieur Bastardeau massaient doucement son cuir chevelu, jouaient
avec ses cheveux, caressaient son front, puis son cou. S’il avait
découvert la volupté, à présent, les yeux rouges et piquants, il
découvrait les saveurs de la sauce aigre douce. – Tu vas quand
même pas pleurer pour si peu ? T’es pas une tapette ?
S’agaçait le coiffeur contrarié.
Il
coupa la mèche de Léo dans un mouvement de ciseau rageur.
– Ah ?
tu as renoncé à ta petite mèche ? S’étonna sa mère en
payant l’artisan. – C’est un homme maintenant, affirma ce
dernier dans un sourire.
Léo
regardait ses vieilles chaussures, d’un air désabusé.
Je reviens au bar avec
un plateau de tasses sales. L’homme me demande un café et
enchaîne.
Du
bout de ses doigts rognés, Léo massacrait ses soldats de plomb en
des batailles funestes autant qu’épiques. Ses voitures sortaient
de la route et se percutaient dans un fracas métallique du plus bel
effet.
– Tu
ne peux pas jouer tranquillement comme avant ? demanda sa mère
à l’enfant.
– Il
a besoin de s’affirmer, déclara son père. Dis-donc, ajouta t-il,
notre fils a besoin d’aller chez le coupe-tif !
Léo
regarda ses parents avec effroi. – Je ne veux pas y aller !
osa t-il en caressant furtivement la mèche blonde qui balayait son
front.
– Alors,
comme ça, tu ne veux plus aller chez moi ? Questionna Monsieur
Bastardeau avec un rire caustique.
Comme
il n’attendait pas de réponse, il serra le gamin dans la blouse et
l’étrangla à moitié dans le crêpe. Il lui lava les cheveux
comme on expédie une corvée. La coupe commença. Miraculeusement,
les ciseaux contournaient la mèche, même si les ciseaux éraflaient
régulièrement le cou ou le menton de Léo. – Arrête de bouger
petit…crétin ! Le professionnel manipulait la caboche de
l’enfant en haut, en bas, à droite, à gauche, tel un objet que
l’on doit remettre en état. La corvée achevée, il observa le
résultat dans le miroir où il croisa le regard de Léo. Cette
petite chose délicate… Un instant glissa. Alors que Léo
s’apprêtait à se lever, le coiffeur le retint par le bras. –
J’ai oublié quelque chose déclara t-il. Et il coupa la mèche
d’un coup de ciseau précis.
L’homme écrase son
cigare dans le cendrier nerveusement. – Quel peau de vache !
dis-je malgré moi.
Madame
du R….. déposa Léo chez le coiffeur en fin de matinée – je
vais faire des courses. Je viendrai le reprendre dans moins d’une
heure. Vous faites comme d’habitude. Elle sortit avec la confiance
d’une mère. Léo frémit en entendant le « comme
d’habitude ». Il se demanda furtivement s’il n’y avait
pas connivence (même si ce mot lui était inconnu). Curieusement, le
coiffeur oublia ses vexations et ses petites tortures. Sur le
fauteuil d’à côté trônait un joli garçonnet de cinq ou six ans
dont les boucles blondes luisaient à la lumières des spots. – Je
vais m’occuper de toi dans cinq minutes, déclara Monsieur
Bastardeau au petit bonhomme. Il lui tendit une BD. – Tiens lis ça
en attendant. Fripounet et Marisette, cela devrait te plaire.
Qu’est-ce que tu en dis mon petit lapin ?
Léo
tressaillit. Un autre que lui était honoré de ce titre ! Il en
conçut une hargne sans borne pour le gosse aux bouclettes. Il eut
envie de pleurer. Il repassa dans sa tête tous les moments affreux
passés sur le fauteuil du coiffeur. Il se demanda pourquoi ce
monsieur à moustache avait cessé de l’appeler « mon petit
lapin ».
Qu’avait-il
donc fait pour ne plus mériter ce gentil surnom ?
L’homme
se tait.
C’est
bête, j’ai le sentiment que cette question le taraude encore.
Je n’ai
pas le temps de m’appesantir, une cliente m’appelle à une table.