Décembre 2025, janvier et février 2026 : une cinquantaine de textes, de la nouvelle au sketch, en passant par les pièces de 40 ou 60 minutes. Un aperçu :
MENSONGES
Durée :
environ 10 minutes
À
l’ouverture, Alpha est attablé devant son ordinateur portable, la
mine concentrée.
BÊTA
(entrant, les mains dans les poches) – Tiens ? Salut
Alpha !
ALPHA – Moui…
Salut !
BÊTA
– Tu as l’air drôlement concentré dis-donc !
ALPHA – C’est
toujours mieux que d’avoir l’air constipé.
BÊTA
– Excuse-moi, mais ce n’est pas nécessairement incompatible.
Surtout dans ton cas.
ALPHA (levant le
nez de son écran) – Que me vaut cette charge ?
BÊTA
– Eh bien, je dirais que ton accueil laisse à désirer.
ALPHA (plus
conciliant) – Navré mon vieux, mais j’essaye
d’écrire quelque chose et, en fait, je n’y arrive pas. (Un
temps.) C’est très frustrant !
BÊTA
– Oui, je connais ça avec le dessin.
ALPHA (ne cachant
pas son étonnement) – Tu dessines ? Toi ?
BÊTA
(légèrement vexé) – Oui. Moi. Je dessine.
ALPHA – Je ne t’ai
jamais vu faire.
BÊTA
– Attends. Tu dis ça comme si c’était dégoûtant.
ALPHA – Tu
sur-interprètes !
BÊTA
– Si tu avais eu du tact, tu aurais dit : « je ne t’ai
jamais vu à l’œuvre ».
ALPHA – Voilà.
BÊTA
– Voilà qui ? Voilà quoi ?
ALPHA – Voilà :
je valide ta phrase. (Un temps.) On peut voir ?
BÊTA
– Non.
ALPHA – Pourquoi
donc ?
BÊTA
– C’est personnel.
ALPHA – Tu
dessines rien que pour toi ?
BÊTA
– En quelque sorte. Comme je te l’ai dit, je n’arrive pas à
retranscrire ce que je vois. Je ne vois pas l’intérêt de partager
un travail maladroit et inabouti.
ALPHA –
Heureusement que Modigliani ou Picasso n’ont pas eu tes scrupules…
BÊTA
– Je n’ai pas la prétention de me comparer à tes pointures. (Un
temps.) Déjà, quand j’arrive à dessiner un arbre qui
ressemble vaguement à un arbre, je suis satisfait...ou presque…
ALPHA –
L’expression artistique révèle des douleurs insoupçonnées…
BÊTA
– Douleurs, non. Frustrations, oui. Je te rassure, je n’irai pas
voir un psy pour autant !
Ils rient
BÊTA
– Mais, dis-moi. Qu’est-ce que tu essayes d’écrire ? Une
lettre aux impôts ?
ALPHA – Non. Ça
je saurais
faire. J’ai décidé
d’écrire mes mémoires.
BÊTA
– Déjà ?
ALPHA
– Comment ça, déjà ?
BÊTA
– Tu n’es pas encore un peu jeune pour ça ?
ALPHA
– On va dire que c’est un journal. Quand je vois le succès
d’Anne Franck, je me dis que j’ai toutes mes chances.
BÊTA
(choqué) – Ce n’est pas comparable !
ALPHA
– Je déconne ! Tu prends tout au pied de la lettre. C’est
le cas de le dire…
BÊTA
– Tu parleras de moi dans tes souvenirs ?
ALPHA
– Oui. Tu as raison, il y aura quelques anecdotes. Pour alléger le
propos.
BÊTA
– Je me demande comment je dois prendre ça…
ALPHA
– Bien : évidemment. Depuis le temps qu’on se connaît.
BÊTA
– Pas tant que ça.
ALPHA – Ce n’est
pas plus mal.
BÊTA
(vexé) – Merci !
ALPHA – Je voulais
dire que du coup, tu ne pourras pas me contredire. Du moins sur les
périodes plus anciennes.
BÊTA
– C’est certain. (Un temps.) Vu qu’on ne se connaissait
pas…
ALPHA – Tu as une
façon d’enfoncer les portes ouvertes, parfois. C’est
déconcertant.
BÊTA – Qu’est-ce qui
te pousse soudain à écrire tes souvenirs ?
ALPHA – Je me dis que si je commence maintenant, j’en aurais
moins à écrire plus tard.
BÊTA – Logique
implacable.
ALPHA – Je sens poindre l’ironie.... (Un temps.) Bref, je
préfère transcrire les faits tant que ma mémoire est fraîche et
mes neurones pas trop usés.
BÊTA – On a compris,
mais qu’y a t-il de vital dans ta démarche ? (Un temps,
puis inquiet.) Tu n’es pas malade au moins ?
ALPHA – Pourquoi ? Il faut être malade pour écrire ?
BÊTA – Non. Je veux
dire : maladie incurable.
ALPHA – Ah ? Non. (Soudain inquiet à son tour.)
Pourquoi ? J’ai mauvaise mine ?
BÊTA – Non. Mais ça
ne veut rien dire.
ALPHA – Tu as une façon de rassurer les gens, toi !
BÊTA – Tu n’as pas
consulté de médecins, ni de spécialistes ?
ALPHA – Rien de tout ça, non.
BÊTA – Bon alors, tu
t’inquiètes pour rien.
ALPHA (levant les yeux au ciel) – Les problèmes de
communication : je crois que je vais leur consacrer un chapitre
entier...
BÊTA – Cela risque
d’être ennuyeux. Bon, c’est pas tout ça, mais tu ne m’as
toujours pas dit pourquoi tu voulais raconter ta vie. Dactylographiée
et tout et tout.
ALPHA – J’ai envie de laisser une trace. Je me plais à imaginer
quelqu’un lire mes lignes après ma mort. (Un temps.) Même
longtemps après. (Un temps.) Que cette personne éprouve
quelque chose en me lisant.
BÊTA – Je comprends
mieux.
ALPHA – Merci.
BÊTA – En fait, tu as
du mal à démarrer parce que tu ne veux pas écrire des banalités.
Ou alors, avec du style !
ALPHA – Euh… Il y a un peu de ça, oui.
BÊTA – Un conseil :
tu balances le texte d’un seul jet, comme ça vient, même dans le
désordre, et ensuite tu élagues, tu ajoutes des petites formules
poétiques, de pseudo réflexions philosophiques, et si tu peux tirer
quelques larmes au passage, c’est tout bénef’.
ALPHA – C’est un petit peu malhonnête ton truc, non ?
BÊTA – Ah, parce que
tu comptais nous raconter ta vraie vie ? Tu ne comptais pas
embellir ? Te donner le beau rôle ?
ALPHA – Pas du tout ! (Un temps.) Enfin, je ne pense
pas… (Un temps.) Toi, tu ferais quoi ?
BÊTA – Moi, c’est
différent.
ALPHA – En quoi est-ce différent ?
BÊTA – Moi, si j’écris
un jour, ça sera un roman. Pas celui de ma vie. Je m’ennuie assez
comme ça. Non, un roman. Une fiction.
ALPHA – Je me sens minable, moi, maintenant, avec mon
autobiographie !
BÊTA – Je ne vois pas
pourquoi. Ce sont deux genres littéraires qui ne se concurrencent
pas, ni dans l’esprit, ni dans la forme.
ALPHA – Oui, enfin, quand même. J’aurais préféré que tu m’en
parles avant. J’avais déjà un blocage pour démarrer, alors
maintenant, je te dis pas !
BÊTA – Ce que tu peux
être compliqué !
ALPHA – Mes souvenirs sont compliqués.
BÊTA – Pas avec moi en
tout cas.
ALPHA – C’est exact. Ceux-là sont légers.
BÊTA – Dans le genre
fades ?
ALPHA – Ils ne sont pas pesants, si tu préfères. (Un
temps, tout en fixant Bêta.) On s’est rencontrés
chez ma sœur…
BÊTA – Pas du tout !
C’était à une soirée chez les Martin.
ALPHA – Ah bon ? (un temps.) En tout cas, je me
souviens, tu avais bien picolé…
BÊTA – Ah, non !
C’est toi qui avait bu ! Laisse-moi écrire, ce sera plus
crédible ! (Il essaie de pousser Alpha qui se défend.)
ALPHA – Disons qu’on avait bu tous les deux… Tu sais ces
soirées…
BÊTA – ...Chez les
Martin en plus !… On a fait du chemin depuis cette soirée,
dis-donc !
ALPHA – Ben ouais. (Un temps.) Je crois que je ne vais pas
en parler finalement.
BÊTA – Tu as raison.
ALPHA – D’ailleurs, je ne sais pas si je vais parler de nous. Ces
moments avec toi, ce sont des instants suspendus, un peu hors du
temps.
BÊTA – Tu fais comme
tu le sens, Alpha…
ALPHA – ...Avant, il faut que je libère des fardeaux qui polluent
mes souvenirs.
BÊTA – C’est la
bonne méthode. Lâche du lest.
ALPHA
(tapant sur le clavier)
– Je me souviens. Je
regardais mon père qui téléphonait à la dame. (Un
temps.) La
dame qui le faisait sourire et qui le rendait pensif en nous
regardant. Je crois qu’il nous trouvait encombrants, nous,
ses enfants. (Un temps.) Ma
sœur continuait à l’étreindre comme avant la dame. Elle n’avait
pas encore compris que tout était fini. Que plus rien ne serait
comme avant.
BÊTA – Ce n’était
qu’une enfant…
ALPHA (même jeu) – Oui. C’était la préférée de mon
père. (Un silence.) Mon père a quand même préféré la
dame. (Un temps.) Je lisais dans le regard de mon père la
fatigue de devoir nous contempler. Nous étions une entrave à son
bonheur. Ce grand mensonge !
BÊTA
– Oui, je reconnais ta
formule : le plus grand mensonge c’est de croire au
bonheur…
ALPHA
– Un jour, j’ai demandé à mon père –Tu veux que je traverse,
sans regarder ?
BÊTA
– Qu’a t-il répondu ?
ALPHA
– Il n’a pas répondu. (Un
temps.)
Il a dû penser furtivement : oui.
BÊTA
– Je crois que tu devrais
me laisser écrire, mon vieux. (Il
prend sa place.)
ALPHA
(se laissant faire)
– Tu crois que tes
mensonges seront plus jolis ?
BÊTA
– Tu verras. (Un
temps.) Peut-être
qu’ils seront moins laids
si c’est moi qui les
écris.
NOIR