jeudi 25 juin 2026

 


MATHILDE

Le Domaine, juin 2026


Lassée de coiffer ou d’habiller ses poupées, elle se dirige vers la fenêtre pour observer la rue. La pluie a cessé. Le trottoir luit malgré le gris du ciel. Des rigoles tarissent lentement. Les passants marchent d’un pas pressé. Les voitures chuintent en se croisant et aspergent parfois un quidam qui râle en gesticulant. Une jeune femme sous un parapluie rouge. Elle déambule le sourire aux lèvres. Ses cheveux blonds tranchent avec sa robe bleue, son imperméable beige et son parapluie. Un petit sac balance dans sa main droite. Mathilde admire cette apparition. Comme elle voudrait être belle comme la dame dans la rue, plus tard !

Un homme s’approche de la belle au parapluie. La cinquantaine, le ventre opulent. Ce doit être son père. D’ailleurs, ils tournent ensemble au coin de la rue, d’une marche guillerette. Dommage, Mathilde n’a pas eu le temps de détailler l’allure de cette jolie demoiselle ! Elle continue à regarder distraitement par la fenêtre, avec des rêves sucrés.

Elle aussi, elle aura une robe bleue et un parapluie rouge !

Justement, revoilà la jeune femme blonde. Elle a plié son parapluie. Son sac virevolte dans l’air. Deux hommes l’abordent. L’un d’eux lui met la main aux fesses. La femme rit en partant avec eux bras dessus, bras dessous.

Mathilde retourne à ses poupées en soupirant.








jeudi 18 juin 2026

Le Coiffeur...

J'ai parfois des retours surprenants sur mes écrits. "Le Coiffeur et le petit lapin" dont j'avais mis un extrait sur le blog m'a valu des remarques choquées sur ce que l'imagination de mes lecteurs seule avait engendrée. Voici la nouvelle, inspirée de souvenirs personnels (je ne suis pas le coiffeur dans cet histoire).

 

LE COIFFEUR ET LE PETIT LAPIN

Des histoires j’en entends à longueur de journée, par bribes en circulant de table en table, ou dans leur quasi intégralité quand je m’active derrière mon bar. Oh, je ne les écoute pas toutes avec la même attention ! D’abord elles ne sont pas toutes dignes d’être écoutées. Tout dépend de mon état de fatigue, de ma réceptivité, de l’intérêt apparent de l’histoire, de la personne qui la raconte

Celle-là, je l’ai entendu une nuit de Saint-Sylvestre :

1966 : Le petit Léo ne voulait plus se rendre chez le coiffeur. Trop timide et introverti pour l’exprimer, il y allait quand même lorsque sa mère l’y emmenait. Léo était très fier de la petite mèche blonde qui tranchait sur le devant de son front. Il avait une petite bouille marrante, avec de grands yeux bleus et des fossettes qui creusaient ses joues quand il souriait. Dans la solitude de sa grande chambre, il jouait aux soldats de plomb ou aux petites voitures en bruitant avec sa bouche. Quand il s’ennuyait, il regardait le jardin derrière la vitre et, quand une mouche s’y aventurait, il l’écrasait en disant « Paf, la mouche ! »

Le dimanche, sa mère l’habillait pour la messe : pantalon et pull marine, chemise blanche en dessous. Le pull grattait. Sans doute était-ce une des raisons pour laquelle Léo préférait l’été.

Le père de cet enfant sage travaillait beaucoup et s’absentait très souvent. Parfois, des clameurs venues de la chambre parentale le sortaient d’un songe. Léo jugeait le monde des adultes à la fois mystérieux et inquiétant. Il frappait son oreiller d’un coup de poing et se rendormait.

Hervé habitait la ferme d’à côté. Il mangeait ses crottes de nez et pissait sur les rosiers de sa mère. Ce qui lui occasionnait des roustes. Léo observait ce compagnon de jeu avec un mélange de dégoût et de curiosité admirative. Une forme d’amitié baroque naquit entre ces deux mômes que tout semblait opposer. Les parents de ce gamin de neuf ans impressionnaient Léo par leurs manières empressées et leur syntaxe désordonnée. Il n’était qu’un enfant, après tout. La hiérarchie sociale lui échappait. Les mains de monsieur Ranvier, battoires rêches bordées d’ongles sales, l’effrayaient. Madame Ranvier se voulait aimable et lui offrait des biscuits aux odeurs de moisi. Léo montra ses livres à Hervé. Ce dernier parut embarrassé. Il savait lire, mais les images n’étaient pas assez nombreuses à son goût. Akim ou Zembla proposaient plus d’action ! Léo lui-même en convînt. Il ne se doutait pas que lire une bande dessinée dans sa chambre provoquerait un drame. Sa mère lui arracha ce « torchon » des mains avec une mine horrifiée comme s’il avait volé un croissant !

Léo qui venait d’atteindre l’âge de raison ne comprit pourtant pas la décision de ses parents de le préserver des « mauvaises » fréquentations et plus précisément de celle d’Hervé.

Les mouches en furent les premières victimes. Les ongles de ses mains suivirent.

L’homme interrompt son histoire, il semble hésiter. Je lui remplis son verre sans qu’il le demande. L’homme le vide d’un trait, puis reprend sans se soucier de ma présence.


*****

Monsieur Bastardeau finissait de balayer les cheveux de son salon de coiffure quand Madame du R…… passa la porte de son commerce en compagnie de son fils. Le coiffeur reçut la dame avec beaucoup de prévenance et tendit un bonbon à la menthe à Léo qui le remercia en souriant. – Oh, les jolies fossettes ! commenta l’homme dont la fine moustache frétillait. – On va t’asseoir dans le fauteuil. La mère abandonna son fils le temps d’une course à cet homme affable. – Alors, mon petit lapin, on va te faire tout beau pour le retour de ta maman, d’accord ? Il était gentil le coiffeur, avec des mains légères. Léo acquiesça joyeusement. Dans le miroir, il croisa le regard hostile d’un garçon un peu plus âgé que lui. Assis, raide sur une chaise dans l’attente de son tour. Ses yeux sombres étaient soulignés de larges cernes et sa bouche dessinait un U à l’envers. Léo l’oublia. Le coiffeur à la fine moustache chantonnait tout en lui ajustant le tablier et le col de crêpe.

– Tu en as une jolie mèche ! Tu dois en être fier, dis-moi ? Léo était aux anges. Sa mèche, pour lui, c’était quelque chose ! Le moment passa comme un songe. – Je te mets un peu de sent bon ? Demanda le coiffeur. Sans attendre la réponse, il en pulvérisa le cou de Léo. La caresse conjuguée du « pschitt » et des doigts délicats troubla Léo. « Le petit lapin » fut rendu à sa mère dans un état quasi extatique.

– Il est gentil le coiffeur déclara Léo à sa maman, en passant sa main sur sa mèche.

– Tant mieux. Répondit distraitement la mère.

L’homme me regarde. Une lueur de nostalgie délave ses yeux clairs. Il allume un petit cigare, et reprend.

Six semaines plus tard, la maman de Léo déposa celui-ci devant la vitrine de Monsieur Bastardeau. Léo qui portait les souliers vernis noirs et blancs achetés l’avant veille, se sentait important. Il poussa la porte vitrée avec un mouvement de joie presque palpable. – Tiens ? Notre petit lapin est de retour ! Le coiffeur passa rapidement la blouse à Léo et enroula le crêpe autour du cou prestement. Il semblait pressé. Il coupait les cheveux depuis plusieurs minutes, sans mot dire, quand surgit : – Tu ne te ronges plus les ongles dis-moi ? – Non, Monsieur. – Dis-donc, tes chaussures brillent drôlement ! Un soupçon de vanité commençait à s’immiscer dans l’esprit de Léo quand l’homme ajouta – c’est des chaussures de garçons ? On dirait des chaussures de filles ! Léo se figea et ne répondit pas. La coupe terminée, Monsieur Bastardeau fit descendre le jeune enfant du fauteuil, sans parfum et en silence.

Hervé que Léo fréquentait encore en cachette, déclara sans fioritures – Bastardeau, c’est un con ! Léo en fut choqué. Mon père pense pareil, ajouta Hervé, ce qui pour Léo constituait le parfait contre argument ! Les échanges de points de vues enfantins tarirent vite, suivis de mots plus vifs puis d’insultes. Il se quittèrent parfaitement fâchés. Dans la solitude de sa chambre, Léo recommença à se ronger les ongles.

– Tu as l’air bien sombre lui déclara son père au dîner.

Ne pouvant en donner la cause, Léo se contenta de hausser les épaules. De toute façon, sa mère demandait au même moment de l’aide pour découper le poulet.

A la quatrième visite chez le coiffeur, Léo refusa catégoriquement de chausser les « souliers de filles » noirs et blancs. – C’est bien la peine de les acheter, s’il ne les met pas ! s’offusquait la mère auprès du coiffeur amusé. – Alors, comme ça, tu ne les aimes plus tes chaussures ? Glissa t-il à l’oreille du garçonnet alors qu’il le sanglait dans la blouse. Monsieur Bastardeau lavait les cheveux de Léo quand il lui envoya du shampoing dans l’œil.

Habituellement, cette séance Léo l’appréciait particulièrement. Les doigts de Monsieur Bastardeau massaient doucement son cuir chevelu, jouaient avec ses cheveux, caressaient son front, puis son cou. S’il avait découvert la volupté, à présent, les yeux rouges et piquants, il découvrait les saveurs de la sauce aigre douce. – Tu vas quand même pas pleurer pour si peu ? T’es pas une tapette ? S’agaçait le coiffeur contrarié.

Il coupa la mèche de Léo dans un mouvement de ciseau rageur.

– Ah ? tu as renoncé à ta petite mèche ? S’étonna sa mère en payant l’artisan. – C’est un homme maintenant, affirma ce dernier dans un sourire.

Léo regardait ses vieilles chaussures, d’un air désabusé.

Je reviens au bar avec un plateau de tasses sales. L’homme me demande un café et enchaîne.

Du bout de ses doigts rognés, Léo massacrait ses soldats de plomb en des batailles funestes autant qu’épiques. Ses voitures sortaient de la route et se percutaient dans un fracas métallique du plus bel effet.

– Tu ne peux pas jouer tranquillement comme avant ? demanda sa mère à l’enfant.

– Il a besoin de s’affirmer, déclara son père. Dis-donc, ajouta t-il, notre fils a besoin d’aller chez le coupe-tif !

Léo regarda ses parents avec effroi. – Je ne veux pas y aller ! osa t-il en caressant furtivement la mèche blonde qui balayait son front.

– Alors, comme ça, tu ne veux plus aller chez moi ? Questionna Monsieur Bastardeau avec un rire caustique.

Comme il n’attendait pas de réponse, il serra le gamin dans la blouse et l’étrangla à moitié dans le crêpe. Il lui lava les cheveux comme on expédie une corvée. La coupe commença. Miraculeusement, les ciseaux contournaient la mèche, même si les ciseaux éraflaient régulièrement le cou ou le menton de Léo. – Arrête de bouger petit…crétin ! Le professionnel manipulait la caboche de l’enfant en haut, en bas, à droite, à gauche, tel un objet que l’on doit remettre en état. La corvée achevée, il observa le résultat dans le miroir où il croisa le regard de Léo. Cette petite chose délicate… Un instant glissa. Alors que Léo s’apprêtait à se lever, le coiffeur le retint par le bras. – J’ai oublié quelque chose déclara t-il. Et il coupa la mèche d’un coup de ciseau précis.

L’homme écrase son cigare dans le cendrier nerveusement. – Quel peau de vache ! dis-je malgré moi.

Madame du R….. déposa Léo chez le coiffeur en fin de matinée – je vais faire des courses. Je viendrai le reprendre dans moins d’une heure. Vous faites comme d’habitude. Elle sortit avec la confiance d’une mère. Léo frémit en entendant le « comme d’habitude ». Il se demanda furtivement s’il n’y avait pas connivence (même si ce mot lui était inconnu). Curieusement, le coiffeur oublia ses vexations et ses petites tortures. Sur le fauteuil d’à côté trônait un joli garçonnet de cinq ou six ans dont les boucles blondes luisaient à la lumières des spots. – Je vais m’occuper de toi dans cinq minutes, déclara Monsieur Bastardeau au petit bonhomme. Il lui tendit une BD. – Tiens lis ça en attendant. Fripounet et Marisette, cela devrait te plaire. Qu’est-ce que tu en dis mon petit lapin ?

Léo tressaillit. Un autre que lui était honoré de ce titre ! Il en conçut une hargne sans borne pour le gosse aux bouclettes. Il eut envie de pleurer. Il repassa dans sa tête tous les moments affreux passés sur le fauteuil du coiffeur. Il se demanda pourquoi ce monsieur à moustache avait cessé de l’appeler « mon petit lapin ».

Qu’avait-il donc fait pour ne plus mériter ce gentil surnom ?

L’homme se tait.

C’est bête, j’ai le sentiment que cette question le taraude encore.

Je n’ai pas le temps de m’appesantir, une cliente m’appelle à une table.



 

mardi 9 juin 2026

Production intense

 

Décembre 2025,   janvier et février 2026 : une cinquantaine de textes, de la nouvelle au sketch, en passant par les pièces de 40 ou 60 minutes. Un aperçu :

 

MENSONGES


Durée : environ 10 minutes


À l’ouverture, Alpha est attablé devant son ordinateur portable, la mine concentrée.


BÊTA (entrant, les mains dans les poches) – Tiens ? Salut Alpha !


ALPHA – Moui… Salut !


BÊTA – Tu as l’air drôlement concentré dis-donc !


ALPHA – C’est toujours mieux que d’avoir l’air constipé.


BÊTA – Excuse-moi, mais ce n’est pas nécessairement incompatible. Surtout dans ton cas.


ALPHA (levant le nez de son écran) – Que me vaut cette charge ?


BÊTA – Eh bien, je dirais que ton accueil laisse à désirer.


ALPHA (plus conciliant) – Navré mon vieux, mais j’essaye d’écrire quelque chose et, en fait, je n’y arrive pas. (Un temps.) C’est très frustrant !


BÊTA – Oui, je connais ça avec le dessin.


ALPHA (ne cachant pas son étonnement) – Tu dessines ? Toi ?


BÊTA (légèrement vexé) – Oui. Moi. Je dessine.


ALPHA – Je ne t’ai jamais vu faire.


BÊTA – Attends. Tu dis ça comme si c’était dégoûtant.


ALPHA – Tu sur-interprètes !


BÊTA – Si tu avais eu du tact, tu aurais dit : « je ne t’ai jamais vu à l’œuvre ».


ALPHA – Voilà.


BÊTA – Voilà qui ? Voilà quoi ?


ALPHA – Voilà : je valide ta phrase. (Un temps.) On peut voir ?


BÊTA – Non.


ALPHA – Pourquoi donc ?


BÊTA – C’est personnel.


ALPHA – Tu dessines rien que pour toi ?


BÊTA – En quelque sorte. Comme je te l’ai dit, je n’arrive pas à retranscrire ce que je vois. Je ne vois pas l’intérêt de partager un travail maladroit et inabouti.


ALPHA – Heureusement que Modigliani ou Picasso n’ont pas eu tes scrupules…


BÊTA – Je n’ai pas la prétention de me comparer à tes pointures. (Un temps.) Déjà, quand j’arrive à dessiner un arbre qui ressemble vaguement à un arbre, je suis satisfait...ou presque…


ALPHA – L’expression artistique révèle des douleurs insoupçonnées…


BÊTA – Douleurs, non. Frustrations, oui. Je te rassure, je n’irai pas voir un psy pour autant !


Ils rient


BÊTA – Mais, dis-moi. Qu’est-ce que tu essayes d’écrire ? Une lettre aux impôts ?


ALPHA – Non. Ça je saurais faire. J’ai décidé d’écrire mes mémoires.


BÊTA – Déjà ?


ALPHA – Comment ça, déjà ?


BÊTA – Tu n’es pas encore un peu jeune pour ça ?


ALPHA – On va dire que c’est un journal. Quand je vois le succès d’Anne Franck, je me dis que j’ai toutes mes chances.


BÊTA (choqué) – Ce n’est pas comparable !


ALPHA – Je déconne ! Tu prends tout au pied de la lettre. C’est le cas de le dire…


BÊTA – Tu parleras de moi dans tes souvenirs ?


ALPHA – Oui. Tu as raison, il y aura quelques anecdotes. Pour alléger le propos.


BÊTA – Je me demande comment je dois prendre ça…


ALPHA – Bien : évidemment. Depuis le temps qu’on se connaît.


BÊTA – Pas tant que ça.


ALPHA – Ce n’est pas plus mal.


BÊTA (vexé) – Merci !


ALPHA – Je voulais dire que du coup, tu ne pourras pas me contredire. Du moins sur les périodes plus anciennes.


BÊTA – C’est certain. (Un temps.) Vu qu’on ne se connaissait pas…


ALPHA – Tu as une façon d’enfoncer les portes ouvertes, parfois. C’est déconcertant.


BÊTA – Qu’est-ce qui te pousse soudain à écrire tes souvenirs ?


ALPHA – Je me dis que si je commence maintenant, j’en aurais moins à écrire plus tard.


BÊTA – Logique implacable.


ALPHA – Je sens poindre l’ironie.... (Un temps.) Bref, je préfère transcrire les faits tant que ma mémoire est fraîche et mes neurones pas trop usés.


BÊTA – On a compris, mais qu’y a t-il de vital dans ta démarche ? (Un temps, puis inquiet.) Tu n’es pas malade au moins ?


ALPHA – Pourquoi ? Il faut être malade pour écrire ?


BÊTA – Non. Je veux dire : maladie incurable.


ALPHA – Ah ? Non. (Soudain inquiet à son tour.) Pourquoi ? J’ai mauvaise mine ?


BÊTA – Non. Mais ça ne veut rien dire.


ALPHA – Tu as une façon de rassurer les gens, toi !


BÊTA – Tu n’as pas consulté de médecins, ni de spécialistes ?


ALPHA – Rien de tout ça, non.


BÊTA – Bon alors, tu t’inquiètes pour rien.


ALPHA (levant les yeux au ciel) – Les problèmes de communication : je crois que je vais leur consacrer un chapitre entier...


BÊTA – Cela risque d’être ennuyeux. Bon, c’est pas tout ça, mais tu ne m’as toujours pas dit pourquoi tu voulais raconter ta vie. Dactylographiée et tout et tout.


ALPHA – J’ai envie de laisser une trace. Je me plais à imaginer quelqu’un lire mes lignes après ma mort. (Un temps.) Même longtemps après. (Un temps.) Que cette personne éprouve quelque chose en me lisant.


BÊTA – Je comprends mieux.


ALPHA – Merci.


BÊTA – En fait, tu as du mal à démarrer parce que tu ne veux pas écrire des banalités. Ou alors, avec du style !


ALPHA – Euh… Il y a un peu de ça, oui.


BÊTA – Un conseil : tu balances le texte d’un seul jet, comme ça vient, même dans le désordre, et ensuite tu élagues, tu ajoutes des petites formules poétiques, de pseudo réflexions philosophiques, et si tu peux tirer quelques larmes au passage, c’est tout bénef’.


ALPHA – C’est un petit peu malhonnête ton truc, non ?


BÊTA – Ah, parce que tu comptais nous raconter ta vraie vie ? Tu ne comptais pas embellir ? Te donner le beau rôle ?


ALPHA – Pas du tout ! (Un temps.) Enfin, je ne pense pas… (Un temps.) Toi, tu ferais quoi ?


BÊTA – Moi, c’est différent.


ALPHA – En quoi est-ce différent ?


BÊTA – Moi, si j’écris un jour, ça sera un roman. Pas celui de ma vie. Je m’ennuie assez comme ça. Non, un roman. Une fiction.


ALPHA – Je me sens minable, moi, maintenant, avec mon autobiographie !


BÊTA – Je ne vois pas pourquoi. Ce sont deux genres littéraires qui ne se concurrencent pas, ni dans l’esprit, ni dans la forme.


ALPHA – Oui, enfin, quand même. J’aurais préféré que tu m’en parles avant. J’avais déjà un blocage pour démarrer, alors maintenant, je te dis pas !


BÊTA – Ce que tu peux être compliqué !


ALPHA – Mes souvenirs sont compliqués.


BÊTA – Pas avec moi en tout cas.


ALPHA – C’est exact. Ceux-là sont légers.


BÊTA – Dans le genre fades ?


ALPHA – Ils ne sont pas pesants, si tu préfères. (Un temps, tout en fixant Bêta.) On s’est rencontrés chez ma sœur…


BÊTA – Pas du tout ! C’était à une soirée chez les Martin.


ALPHA – Ah bon ? (un temps.) En tout cas, je me souviens, tu avais bien picolé…


BÊTA – Ah, non ! C’est toi qui avait bu ! Laisse-moi écrire, ce sera plus crédible ! (Il essaie de pousser Alpha qui se défend.)


ALPHA – Disons qu’on avait bu tous les deux… Tu sais ces soirées…


BÊTA – ...Chez les Martin en plus !… On a fait du chemin depuis cette soirée, dis-donc !


ALPHA – Ben ouais. (Un temps.) Je crois que je ne vais pas en parler finalement.


BÊTA – Tu as raison.


ALPHA – D’ailleurs, je ne sais pas si je vais parler de nous. Ces moments avec toi, ce sont des instants suspendus, un peu hors du temps.


BÊTA – Tu fais comme tu le sens, Alpha…


ALPHA – ...Avant, il faut que je libère des fardeaux qui polluent mes souvenirs.


BÊTA – C’est la bonne méthode. Lâche du lest.


ALPHA (tapant sur le clavier)Je me souviens. Je regardais mon père qui téléphonait à la dame. (Un temps.) La dame qui le faisait sourire et qui le rendait pensif en nous regardant. Je crois qu’il nous trouvait encombrants, nous, ses enfants. (Un temps.) Ma sœur continuait à l’étreindre comme avant la dame. Elle n’avait pas encore compris que tout était fini. Que plus rien ne serait comme avant.


BÊTA – Ce n’était qu’une enfant…


ALPHA (même jeu) – Oui. C’était la préférée de mon père. (Un silence.) Mon père a quand même préféré la dame. (Un temps.) Je lisais dans le regard de mon père la fatigue de devoir nous contempler. Nous étions une entrave à son bonheur. Ce grand mensonge !


BÊTA – Oui, je reconnais ta formule : le plus grand mensonge c’est de croire au bonheur…


ALPHA – Un jour, j’ai demandé à mon père –Tu veux que je traverse, sans regarder ?


BÊTA – Qu’a t-il répondu ?


ALPHA – Il n’a pas répondu. (Un temps.) Il a dû penser furtivement : oui.


BÊTA – Je crois que tu devrais me laisser écrire, mon vieux. (Il prend sa place.)


ALPHA (se laissant faire) – Tu crois que tes mensonges seront plus jolis ?


BÊTA – Tu verras. (Un temps.) Peut-être qu’ils seront moins laids si c’est moi qui les écris.



NOIR






mercredi 3 juin 2026

Cassagnes

On me demande souvent pourquoi je nomme et date mes textes. Une manie sans doute. Un lieu, une humeur, une époque, un ressenti. Beaucoup sont étiquetés "Cassagnes". Voici donc Cassagnes, dans le Gard. J'y ai vécu par intermittence de 1976 à 1983, puis plus régulièrement de 1984 à 1995. Vendu en 2001.


 

jeudi 28 mai 2026

Au fond d'un carton...

En faisant du tri dans mes cartons, je suis tombé sur ce texte en alexandrins maladroits. Mais pour les vingt ans que j'avais à l'époque, cela tient la route. En plus, c'est d'une grande gaieté.

  

Sans titre, Paris, 1980

Au fond d'une poubelle, flotte mon image

Immondice anachronique dans la beauté plastique.

Je m'enfuis pour échapper au triste mirage

Et les sinistres exhalaisons au goût exotique.

Dans le miroir, un diable sans corne m'observe

Beau comme un désir, mais sage comme une image, hélas !

Ah, ce reflet languide et mensonger m'énerve,

Que de dépits dans cette vie : je suis d'une humeur crasse !

Le puits est très profond et jamais rien n'y luit

Reflets de pierres et clapotis sonores, et puis voilà

Des larmes perdues dans ce repaire de pluies.

Ce regard du néant est bien creux, je suis un peu las.

Il existe des lieux sans yeux et moins odieux

Là-bas, il paraît que les regrets n'aiment pas les larmes,

Il ne s'agit pas des hypothétiques cieux,

Ni même de ces pauvres greniers à rêves sans charmes !

Il me faudrait partir avec ou sans papiers,

À cheval ou en voiture, un bandeau sur les paupières.

Mais comme à l'habitude, je traîne les pieds

Et reste englué dans mes souvenirs pleins de poussières...

Au fond d'une poubelle, flotte mon image

Un sourire de papier, sourire vite torché

Gras sur la tranche et désespoir en pleine page

Puis, au milieu des épluchures, les restes d'un passé.

Maigres reliefs en vérité, de vie sans joie

De plaisirs mesquins ou de rêves aux couleurs fanées.

Vivrait-on, si seulement nous avions le choix,

Au lieu d'égrener ici, de vieux songes surannés ?


mercredi 20 mai 2026

OEUVRE COMMUNE

J'avais onze ou douze ans et ma soeur Linda, un an et demi de plus. Je dessinais des petites choses amusantes et Linda y mettait de la couleur et ajoutait aussi des décors.

Voici un exemple de notre collaboration :

 

Je ne dessine plus, j'écris. 

Ma soeur est peintre.

Je suis écrivain-dramaturge. 

Linda peint.

jeudi 14 mai 2026

GRENIER

 

 LE FAITOUT

Le Domaine, 2026 

 

Il s’est ouvert avec un léger craquement de carton usé. La poussière a volé. Sous mes doigts le gros faitout rouge. Je ne m’y attendais pas. Depuis le temps qu’il croupissait là. Au milieu d’objets obsolètes : de l’épluche-légumes rouillé à la tasse ébréchée. Tous ces objets pourtant si familiers. Ils m’ont tenu compagnie il y a bien longtemps. Sous les toits de Paris, au sixième, sans ascenseur…

Ce gros faitout, il m’arracherait presque des larmes. J’en ai fait des platées de riz aux oignons et lardons là-dedans ! Lui, reste stoïque. Sans doute il attend que je le repose. Il ne se rend pas compte. Comment le pourrait-il ? Il ne peut pas savoir ce qu’il vient de déclencher en moi. Un raz de marée de nostalgie. Une madeleine de Proust triple boost. J’étais venu faire du tri, moi ! Pas me prendre une claque émotionnelle ! Je crois que je ferai du rangement une autre fois. Je repose le faitout dans le carton que je referme, comme on referme un tombeau.

J’écrirais bien quelque chose là-dessus, mais tout le monde va se foutre de moi.

Comme d’habitude.