mardi 10 février 2026

Un extrait de nouvelle

 

Le prochain recueil de nouvelles sera d'un autre genre, à la façon des brèves de comptoir, sans les blagounettes.  En voici une incomplète. Mettez un commentaire si vous voulez la suite !
 

LE COIFFEUR ET LE PETIT LAPIN

             Le souvenir est un merveilleux poète, n’en faites pas un historien.

            Un historien peut-être pas, mais une histoire ? Peu importe alors si la mémoire vacille au bord de quelques trous, on brodera pour colmater.

            Des histoires j’en entends à longueur de journée, par bribes en circulant de table en table, ou dans leur quasi intégralité quand je m’active derrière mon bar. Oh, je ne les écoute pas toutes avec la même attention ! D’abord elles ne sont pas toutes dignes d’être écoutées. Tout dépend de mon état de fatigue, de ma réceptivité, de l’intérêt apparent de l’histoire, de la personne qui la raconte…

Celle-là, je l’ai entendu une nuit de Saint-Sylvestre :

 1966 : Le petit Léo ne voulait plus se rendre chez le coiffeur. Trop timide et introverti pour l’exprimer, il y allait quand même lorsque sa mère l’y emmenait. Léo était très fier de la petite mèche blonde qui tranchait sur le devant de son front. Il avait une petite bouille marrante, avec de grands yeux bleus et des fossettes qui creusaient ses joues quand il souriait. Dans la solitude de sa grande chambre, il jouait aux soldats de plomb ou aux petites voitures en bruitant avec sa bouche. Quand il s’ennuyait, il regardait le jardin derrière la vitre et, quand une mouche s’y aventurait, il l’écrasait en disant « Paf, la mouche ! »

 Le dimanche, sa mère l’habillait pour la messe : pantalon et pull marine, chemise blanche en dessous. Le pull grattait. Sans doute était-ce une des raisons pour laquelle Léo préférait l’été.

Le père de cet enfant sage travaillait beaucoup et s’absentait très souvent. Parfois, des clameurs venues de la chambre parentale le sortaient d’un songe. Léo jugeait le monde des adultes à la fois mystérieux et inquiétant. Il frappait son oreiller d’un coup de poing et se rendormait.

Hervé habitait la ferme d’à côté. Il mangeait ses crottes de nez et pissait sur les rosiers de sa mère. Ce qui lui occasionnait des roustes. Léo observait ce compagnon de jeu avec un mélange de dégoût et de curiosité admirative. Une forme d’amitié baroque naquit entre ces deux mômes que tout semblait opposer. Les parents de ce gamin de neuf ans impressionnaient Léo par leurs manières empressées et leur syntaxe désordonnée. Il n’était qu’un enfant, après tout. La hiérarchie sociale lui échappait. Les mains de monsieur Ranvier, battoires rêches bordées d’ongles sales, l’effrayaient. Madame Ranvier se voulait aimable et lui offrait des biscuits aux odeurs de moisi. Léo montra ses livres à Hervé. Ce dernier parut embarrassé. Il savait lire, mais les images n’étaient pas assez nombreuses à son goût. Akim ou Zembla proposaient plus d’action ! Léo lui-même en convînt. Il ne se doutait pas que lire une bande dessinée dans sa chambre provoquerait un drame. Sa mère lui arracha ce « torchon » des mains avec une mine horrifiée comme s’il avait volé un croissant !

Léo qui venait d’atteindre l’âge de raison ne comprit pourtant pas la décision de ses parents de le préserver des « mauvaises » fréquentations et plus précisément de celle d’Hervé.

Les mouches en furent les premières victimes.  Les ongles de ses mains suivirent.

 L’homme interrompt son histoire, il semble hésiter. Je lui remplis son verre sans qu’il le demande. L’homme le vide d’un trait, puis reprend sans se soucier de ma présence.

 

*****

 Monsieur Bastardeau finissait de balayer les cheveux de son salon de coiffure quand Madame du R…… passa la porte de son commerce en compagnie de son fils. Le coiffeur reçut la dame avec beaucoup de prévenance et tendit un bonbon à la menthe à Léo qui le remercia en souriant.  – Oh, les jolies fossettes ! commenta l’homme dont la fine moustache frétillait. – On va t’asseoir dans le fauteuil. La mère abandonna son fils le temps d’une course à cet homme affable. – Alors, mon petit lapin, on va te faire tout beau pour le retour de ta maman, d’accord ? Il était gentil le coiffeur, avec des mains légères. Léo acquiesça joyeusement. Dans le miroir, il croisa le regard hostile d’un garçon un peu plus âgé que lui. Assis, raide sur une chaise dans l’attente de son tour. Ses yeux sombres étaient soulignés de larges cernes et sa bouche dessinait un U à l’envers. Léo l’oublia. Le coiffeur à la fine moustache chantonnait tout en lui ajustant le tablier et le col de crêpe.

- Tu en as une jolie mèche ! Tu dois en être fier, dis-moi ? Léo était aux anges. Sa mèche, pour lui, c’était quelque chose ! Le moment passa comme un songe. – Je te mets un peu de sent bon ? Demanda le coiffeur. Sans attendre la réponse, il en pulvérisa le cou de Léo. La caresse conjuguée du « pschitt » et des doigts délicats troubla Léo. « Le petit lapin » fut rendu à sa mère dans un état quasi extatique.

 -         Il est gentil le coiffeur déclara Léo à sa maman, en passant sa main sur sa mèche.

-         Tant mieux. Répondit distraitement la mère.

 L’homme me regarde. Une lueur de nostalgie délave ses yeux clairs. Il allume un petit cigare, et reprend.

 




jeudi 22 janvier 2026

Une nouvelle en cadeau

LE CAUCHEMAR

 

Ce matin là, il se réveilla en sueur, le souffle court, une angoisse sourde rivée au corps.

Lucien venait de faire un cauchemar. Il n’y était pas habitué. Pour lui, ce songe n’était pas banal. Il venait de rêver qu’il était intelligent.

Lucien, surnommé « Lulu » par les habitants de Chambellay, avait un tic exaspérant qui consistait à grigner non seulement des yeux, mais de la face toute entière. Cela faisait une grimace assez moche.

Autrefois, on l’aurait appelé sans malice « l’idiot du village » ou « le simplet », à présent on disait « Lulu » en en pensant tout autant.

L’âme de Lucien était de fait assez simple, mais douce et sans préjugé. Il portait son béret noir légèrement sur l’oreille gauche et marchait en se dandinant. Il s’arrêtait en bord de route, les mains dans les poches de son pantalon trop large et levait les yeux vers le ciel, sans que l’on sache pourquoi. C’était juste : comme ça.

Lulu faisait de menus travaux de jardinage chez les particuliers. Il vivotait ainsi, sans devoir rien à personne. Ce petit homme vivait seul dans une maison qui fut en son temps une épicerie tenue par ses parents.

 

La boulangère de Saint-Martin tendit la baguette tradition à Lulu, lui rendit la monnaie et le suivit du regard jusqu’à sa Peugeot 106. Elle était perplexe. Pas une fois, il n’avait grimacé !

Lucien ressentait un malaise intérieur sans pouvoir l’exprimer, ni même se l’expliquer.

Il rentra chez lui contrarié, d’un pas moins sautillant et plus rectiligne.

L’après midi, il croisa Loïc Trousseau dont les paroles dégoulinantes de pensées positives exaspéraient un bon nombre de ses concitoyens.

Eh bien, tu as l’air tout chose, mon brave Lulu !

Ben, comme d’habitude… répondit Lucien en haussant les épaules, tout en essayant de contourner l’obèse personnage.

Ne dis pas ça Lulu. Tu sembles contrarié… Veux-tu qu’on en discute ? Tu sais : à chaque problème, sa solution…

Euh…Non…Pas vraiment…Je…réfléchis…

Allons bon, ça c’est nouveau ! Laissa échapper le bonhomme malgré lui.

Ben oui. C’est ben ce qui me tracasse…

Il profita de la surprise de Monsieur Trousseau pour le dépasser par la droite et filer vers le potager du père Gouriou qui avait sûrement besoin d’un coup de main.

Le père Gouriou ne dit rien, mais dévisagea Lucien avec une attention plus soutenue que d’habitude. Heureusement, le potager réclamait des mains et de la sueur, Lucien se dépensa sans compter.

Le soir venu, il se coucha avec appréhension. Il avait raison. La lumière à peine éteinte, il la ralluma. Insomnie : il connaissait ce mot. Voilà qu’il le pratiquait.  Il reprit la lecture du journal de la veille. Cela ne changea pas grand chose. Finalement, à force de se tourner et se retourner dans son lit à le défaire tout à fait, il finit par se lever.

Bah, il est cinq heures, je perds qu’une heure de sommeil… sauf que j’ai pas dormi. Déclara t-il, philosophe.

Cela se répéta le soir suivant.

La troisième nuit, il s'endormit d'épuisement. Il ne rêva pas. Il crut être débarrassé.

Il avait tort, le cauchemar revint.

Le café était plein. Tout le monde parlait en même temps. Il entrait. Grand silence. Les visages se tournaient vers lui. Il parlait. Les mots qui sortaient de sa bouche étaient compliqués. Il parlait. Il parlait. Il parlait. Les mots se bousculaient, tombaient, roulaient par terre comme des billes. Il voulait arrêter. Il ne pouvait pas. Des mots partout. Des mots qu'il ne connaissait pas. Il voulait se réveiller, mais le songe continuait. Un songe où il faisait la leçon à tout le monde avec des phrases compliquées. Un songe où il ne se reconnaissait pas. Un songe où les gens finissaient par le détester.

Alors, il se réveillait en sueur, les cheveux en bataille et l’esprit morose.

 

Depuis, Lucien dormait mal. Ses journées défilaient sans charme. Il vivait dans l’appréhension de la nuit. Il regardait son lit avec hargne, comme si ce meuble avait une âme.

Entre ces insomnies et ce cauchemar, son tic avait disparu, mais il avait l’air fatigué.

Une mine de déterré ! avait dit la boulangère en lui offrant un croissant.

Merci Madame, mais dame non, je suis pas encore mort ! Il souriait.

 

Puis, un beau soir, la malédiction cessa. Il passa des nuits sans rêves et son tic revint polluer ses sourires.

 

Monsieur Gouriou finit par lui poser un jour la question :

Dis donc Lucien, le mois dernier, tu as passé un mauvais cap, non ?

Ben non… Pourquoi ?

T’étais pas comme d’habitude. T’avais l’air bizarre.

Bizarre ? Non…

Si, t’avais pas l’air dans ton assiette. Tu semblais triste, pensif même…

    Ah ben non ! Moi : je pense pas, hein ? Il se mit à rire très fort.

 

Il se mordit la langue pour ne pas évoquer ce rêve étrange où il se croyait intelligent.

 


jeudi 1 janvier 2026

VOEUX

 

Enfin ! On a eu sa peau ! 

2025 est claboté.

Nous, on a survécu !

Bon, désolé tout le monde, il va falloir s’attaquer à 2026.

Bon courage à tous et bonne santé… Forcément !

samedi 20 décembre 2025

MICH, ou la déconfiture d'une présentation publique...

Hier soir avait lieu la présentation de mon article sur Mich. Malheureusement, des ennuis techniques sont venus contrarier mon intervention, ainsi que celles de mes collègues... Impossible de s'appuyer sur ou de commenter des images qui avaient disparu ! Bref, ce fut chaotique... Pour oublier cette légitime frustration, je vous présente mon intervention telle qu'elle aurait dû se passer devant un auditoire passionné :

 1. OUVERTURE


"Je vais vous parler de Jean-Michel Liébeaux, dit Mich', un caricaturiste et affichiste oublié... mais qui a un lien direct avec La Jaille-Yvon."

2. QUI EST MICH' ?


"Né en 1881 à Périgueux, Mich' fait carrière à Paris dès 1902. En 20 ans, il crée des centaines d'affiches publicitaires pour les grandes marques de l'époque : cycles Peugeot, pneumatiques Hutchinson, automobiles Majola...

Certains d’entre vous connaissent peut-être Sam et Floc, personnages emblématique de Hutchinson qui a exploité la licence jusqu’en 1970 sous la signature « d’après Mich »

3. CARICATURES

Il publie aussi des caricatures féroces dans La Vie Parisienne, L'Echo de Paris, et L'Auto. Son coup de crayon est vif, cruel, drôle."  

Inquisition fiscale ci-dessus, montre des contribuables torturés par le fisc.

4. CHEVAUX

Grand amateur de chevaux il édite deux recueils : De Pégase à Cocotte, il a 19 ans et A l’Hippique deux ans plus tard où son style est déjà plus affirmé. En voici deux exemples, glanés chez ma cousine Isabelle Créa. La suivante est plus énigmatique, intitulé : Les Huns, aquarelle acquise par l’état. Il s’agit ici d’une reproduction en noir et blanc. On ignore où est passée l’originale.

5. LE LIEN AVEC LA JAILLE-YVON

"En 1913, Mich' épouse Marie de Messey, dont la famille possède le château du Plessis à La Jaille-Yvon.

Pendant la Première Guerre, réformé à cause de la tuberculose, il s'installe au Plessis avec sa famille. C'est là qu'il peint les fresques magnifiques de la salle à manger, (parodie des jeux du cirque romain) où il caricature les habitants du village : le maire, le curé...

  Il crée aussi La Gazette du Plessis, un faux journal humoristique où il se moque gentiment de sa famille et des Jaonnais."

6. LA FIN TRAGIQUE

"En 1918, son beau-frère Fernand de Messey meurt au front. Mich' offre alors un monument aux morts à la commune : une sculpture en plâtre d'un soldat mourant, aujourd'hui classée aux Monuments Historiques. 2016

En juin 1923, sa fille Micheline meurt à 2 ans. Un mois plus tard, le 2 juillet 1923, Mich' meurt à son tour de tuberculose au Plessis. Il avait 42 ans."

7. CONCLUSION 

"Mich' laisse un patrimoine impressionnant : affiches, caricatures, fresques... En 1924, un an après sa mort, paraît une édition illustrée de La Vagabonde de Colette avec ses dessins.

Un artiste talentueux, foudroyé trop tôt, mais dont le trait reste vivant aujourd'hui."

Notre article dans 'Graines d'histoire' retrace son parcours et  révèle des documents inédits : archives familiales, Gazette du Plessis, correspondances... Un patrimoine local à découvrir ou à redécouvrir."

Bonne lecture !

 

lundi 8 décembre 2025

Clin d'oeil à Lucie (et à Georges)

 Un ami (le fameux Georges du titre) a récemment fait l'acquisition de recueils de poèmes de Lucie Delarue-Mardrus et l'idée (excellente) lui est venue de faire une exposition à la médiathèque de Château-Gontier.

Cet ami a été très sensible à la prose et aux poèmes érotiques de cette contemporaine de Colette. Aussi, je lui propose un impromptu à ma façon :

DESIRS


 C’est un monde étrange que celui des désirs... Dire des mots sur une épaule nue et les faire glisser sur la peau, d’une lèvre humide... Emportée par la tendre passion des phrases, la tête s’alourdit et fait se poser la joue sur ce galbe attendri. C’est à présent une caresse silencieuse qui ressemble à un souffle, et sous le calme apparent des gestes, le réveil des sens où la volonté chavire. Parler encore, avec des mots qui explorent pour mieux apprendre, de cette épaule à ce pied, la moindre des contrées. Ne pas se taire, repartir avec des termes nouveaux, en inventer au besoin, que la bouche parle avec les mains pour extasier ce joli corps. Que jamais ne s’achève ce délicieux voyage où le cœur s’oublie et que jamais les mots ne tarissent à la source de leur inspiration ! 

 

jeudi 4 décembre 2025

Prochainement, dans "Graines d'histoire"

 Le 19 décembre aura lieu la présentation de la revue annuelle de Graines d'histoire : environ 180 pages de chroniques et de documents sur l'histoire locale du Haut-Anjou. C'est pour moi l'occasion d'évoquer un caricaturiste très connu en son temps (décédé en 1923) et qui était un petit peu de ma famille, puisqu'il a eu le bon goût d'épouser Marie de Messey, une ancêtre à moi. 

Il s'agit de Michel Liébeaux, connu sous le pseudonyme de Mich.

Ci-dessous, un aperçu de son talent :



 

mardi 2 décembre 2025

Mise à jour

Une petite mise à jour des liens vers mes textes édités ou non, sur différents sites, qui ne fonctionnaient plus....

C'est désormais à nouveau fonctionnel !