lundi 20 juillet 2026

 




INSTANTS

Le Domaine juin 2026


Extirpées d’un tiroir d’un vieux meuble en bois à l’allure guindée, les photos lui rappelaient des moments de vie. L’odeur à la fois âcre et sucrée de renfermé collait à ses doigts. Tous ces visages. Tantôt surpris, tantôt joyeux ou parfois tristes. Combien encore de vivants parmi ces gens en noir et blanc ? Elle n’aurait su dire. Elle souriait avec la dame sur le cliché, riait avec le jeune garçon, applaudissait les chevaux de bois. Puis, au creux de l’estomac, quelque chose se nouait. Tout ce qu’on avait fait et qu’on ne ferait plus. Tout ce qu’on n’avait pas fait et qu’on ne ferait jamais.

Alors, elle se leva à nouveau, elle rouvrit le tiroir et elle rangea les photos.


lundi 13 juillet 2026

 

Aurore, ma brebis clun forrest

  

 PARTI
Le Domaine juin 2026


Sur la table de la salle à manger, un cendrier vide. Plus loin, sur la commode, ce petit vase en porcelaine acheté dans une brocante. Dans la chambre, les livres rangés par ordre de grandeur. Sur un coin du bureau, il en reste un ouvert à l’envers. Page 39.
Il a laissé tous ses objets. Il est parti. Je ne crois pas qu’il se soit retourné.
Il n’avait pas grand-chose. Sa vie n’était pas encombrée. Il est parti l’esprit léger.
Il n’était pas très bavard. Tous ces objets parlent désormais pour lui.
Abandonnés.
Comme moi.

mercredi 8 juillet 2026

 

église de La Jaille-Yvon

photo de Georges Corbé 


LE BUFFET

Le Domaine, juillet 2026


Trapu et sombre, il occupe l’espace dans la salle à manger d’un autre âge. Ses portes fermées sur des odeurs de moisi et de rance, recèlent aussi quelques vaisselles d’autrefois. D’un grincement sinistre, on les ouvre pour le nécessaire inventaire. Un tiroir résiste, collé par les ans. Le buffet n’impressionne plus les enfants devenus adultes, avides de partage. On extrait de ses entrailles, piles d’assiettes au décor suranné, plats de service en porcelaine ou en argent, cloches en métal, chauffe-plat à bougies, nappes dévorées par les souris. Cet attirail soulève quelques souvenirs lointains, dont certains sont gais.

Puis on passe à autre chose.

Un bibelot, un autre meuble.

Le buffet paraît endormi.

Il ne dort que d’un tiroir entrouvert.

jeudi 2 juillet 2026

Doutes

 

SOI ET LES AUTRES

Le Domaine juillet 2026


Il est plus facile de parler des autres que de soi même. Il y a quelque chose d’indécent dans cette confession. Car il s’agit d’une confession. Si l’on est parfaitement honnête. C’est rarement le cas. La tentation de se montrer sous son meilleur jour nous guette. Aussi, je préfère parler des autres, de gens que je ne connais pas ou très peu, voire pas du tout. Des gens que j’invente même pour l’occasion. Si quelqu’un se reconnait, ce sera normal et le fruit d’un hasard naturel. Car, au fond, tout le monde possède les mêmes travers, cumule les petitesses, étale les gloires à deux balles.

Quelqu’un a écrit : « le bonheur, c’est le silence du malheur ». Sans doute. Je ne coure pas après les chimères. Mes croyances sont ailleurs. Je fais du mieux que je peux. Comme chacun d’entre nous me semble t-il. J’ai assez peu de certitudes. A part celle d’être vivant. A moins qu’il s’agisse d’un songe, Allez savoir !

En fait, j’aimerais surtout croire un tout petit plus en moi-même.

mardi 30 juin 2026

Une pièce gourmande

Ma pièce "Ragoût, argent et suspicions" a vu sa dernière représentation dans le var vendredi 27 juin 2026, avec succès. Pour le pitch, c'est ici.

 


 

jeudi 25 juin 2026

 


MATHILDE

Le Domaine, juin 2026


Lassée de coiffer ou d’habiller ses poupées, elle se dirige vers la fenêtre pour observer la rue. La pluie a cessé. Le trottoir luit malgré le gris du ciel. Des rigoles tarissent lentement. Les passants marchent d’un pas pressé. Les voitures chuintent en se croisant et aspergent parfois un quidam qui râle en gesticulant. Une jeune femme sous un parapluie rouge. Elle déambule le sourire aux lèvres. Ses cheveux blonds tranchent avec sa robe bleue, son imperméable beige et son parapluie. Un petit sac balance dans sa main droite. Mathilde admire cette apparition. Comme elle voudrait être belle comme la dame dans la rue, plus tard !

Un homme s’approche de la belle au parapluie. La cinquantaine, le ventre opulent. Ce doit être son père. D’ailleurs, ils tournent ensemble au coin de la rue, d’une marche guillerette. Dommage, Mathilde n’a pas eu le temps de détailler l’allure de cette jolie demoiselle ! Elle continue à regarder distraitement par la fenêtre, avec des rêves sucrés.

Elle aussi, elle aura une robe bleue et un parapluie rouge !

Justement, revoilà la jeune femme blonde. Elle a plié son parapluie. Son sac virevolte dans l’air. Deux hommes l’abordent. L’un d’eux lui met la main aux fesses. La femme rit en partant avec eux bras dessus, bras dessous.

Mathilde retourne à ses poupées en soupirant.








jeudi 18 juin 2026

Le Coiffeur...

J'ai parfois des retours surprenants sur mes écrits. "Le Coiffeur et le petit lapin" dont j'avais mis un extrait sur le blog m'a valu des remarques choquées sur ce que l'imagination de mes lecteurs seule avait engendrée. Voici la nouvelle, inspirée de souvenirs personnels (je ne suis pas le coiffeur dans cet histoire).

 

LE COIFFEUR ET LE PETIT LAPIN

Des histoires j’en entends à longueur de journée, par bribes en circulant de table en table, ou dans leur quasi intégralité quand je m’active derrière mon bar. Oh, je ne les écoute pas toutes avec la même attention ! D’abord elles ne sont pas toutes dignes d’être écoutées. Tout dépend de mon état de fatigue, de ma réceptivité, de l’intérêt apparent de l’histoire, de la personne qui la raconte

Celle-là, je l’ai entendu une nuit de Saint-Sylvestre :

1966 : Le petit Léo ne voulait plus se rendre chez le coiffeur. Trop timide et introverti pour l’exprimer, il y allait quand même lorsque sa mère l’y emmenait. Léo était très fier de la petite mèche blonde qui tranchait sur le devant de son front. Il avait une petite bouille marrante, avec de grands yeux bleus et des fossettes qui creusaient ses joues quand il souriait. Dans la solitude de sa grande chambre, il jouait aux soldats de plomb ou aux petites voitures en bruitant avec sa bouche. Quand il s’ennuyait, il regardait le jardin derrière la vitre et, quand une mouche s’y aventurait, il l’écrasait en disant « Paf, la mouche ! »

Le dimanche, sa mère l’habillait pour la messe : pantalon et pull marine, chemise blanche en dessous. Le pull grattait. Sans doute était-ce une des raisons pour laquelle Léo préférait l’été.

Le père de cet enfant sage travaillait beaucoup et s’absentait très souvent. Parfois, des clameurs venues de la chambre parentale le sortaient d’un songe. Léo jugeait le monde des adultes à la fois mystérieux et inquiétant. Il frappait son oreiller d’un coup de poing et se rendormait.

Hervé habitait la ferme d’à côté. Il mangeait ses crottes de nez et pissait sur les rosiers de sa mère. Ce qui lui occasionnait des roustes. Léo observait ce compagnon de jeu avec un mélange de dégoût et de curiosité admirative. Une forme d’amitié baroque naquit entre ces deux mômes que tout semblait opposer. Les parents de ce gamin de neuf ans impressionnaient Léo par leurs manières empressées et leur syntaxe désordonnée. Il n’était qu’un enfant, après tout. La hiérarchie sociale lui échappait. Les mains de monsieur Ranvier, battoires rêches bordées d’ongles sales, l’effrayaient. Madame Ranvier se voulait aimable et lui offrait des biscuits aux odeurs de moisi. Léo montra ses livres à Hervé. Ce dernier parut embarrassé. Il savait lire, mais les images n’étaient pas assez nombreuses à son goût. Akim ou Zembla proposaient plus d’action ! Léo lui-même en convînt. Il ne se doutait pas que lire une bande dessinée dans sa chambre provoquerait un drame. Sa mère lui arracha ce « torchon » des mains avec une mine horrifiée comme s’il avait volé un croissant !

Léo qui venait d’atteindre l’âge de raison ne comprit pourtant pas la décision de ses parents de le préserver des « mauvaises » fréquentations et plus précisément de celle d’Hervé.

Les mouches en furent les premières victimes. Les ongles de ses mains suivirent.

L’homme interrompt son histoire, il semble hésiter. Je lui remplis son verre sans qu’il le demande. L’homme le vide d’un trait, puis reprend sans se soucier de ma présence.


*****

Monsieur Bastardeau finissait de balayer les cheveux de son salon de coiffure quand Madame du R…… passa la porte de son commerce en compagnie de son fils. Le coiffeur reçut la dame avec beaucoup de prévenance et tendit un bonbon à la menthe à Léo qui le remercia en souriant. – Oh, les jolies fossettes ! commenta l’homme dont la fine moustache frétillait. – On va t’asseoir dans le fauteuil. La mère abandonna son fils le temps d’une course à cet homme affable. – Alors, mon petit lapin, on va te faire tout beau pour le retour de ta maman, d’accord ? Il était gentil le coiffeur, avec des mains légères. Léo acquiesça joyeusement. Dans le miroir, il croisa le regard hostile d’un garçon un peu plus âgé que lui. Assis, raide sur une chaise dans l’attente de son tour. Ses yeux sombres étaient soulignés de larges cernes et sa bouche dessinait un U à l’envers. Léo l’oublia. Le coiffeur à la fine moustache chantonnait tout en lui ajustant le tablier et le col de crêpe.

– Tu en as une jolie mèche ! Tu dois en être fier, dis-moi ? Léo était aux anges. Sa mèche, pour lui, c’était quelque chose ! Le moment passa comme un songe. – Je te mets un peu de sent bon ? Demanda le coiffeur. Sans attendre la réponse, il en pulvérisa le cou de Léo. La caresse conjuguée du « pschitt » et des doigts délicats troubla Léo. « Le petit lapin » fut rendu à sa mère dans un état quasi extatique.

– Il est gentil le coiffeur déclara Léo à sa maman, en passant sa main sur sa mèche.

– Tant mieux. Répondit distraitement la mère.

L’homme me regarde. Une lueur de nostalgie délave ses yeux clairs. Il allume un petit cigare, et reprend.

Six semaines plus tard, la maman de Léo déposa celui-ci devant la vitrine de Monsieur Bastardeau. Léo qui portait les souliers vernis noirs et blancs achetés l’avant veille, se sentait important. Il poussa la porte vitrée avec un mouvement de joie presque palpable. – Tiens ? Notre petit lapin est de retour ! Le coiffeur passa rapidement la blouse à Léo et enroula le crêpe autour du cou prestement. Il semblait pressé. Il coupait les cheveux depuis plusieurs minutes, sans mot dire, quand surgit : – Tu ne te ronges plus les ongles dis-moi ? – Non, Monsieur. – Dis-donc, tes chaussures brillent drôlement ! Un soupçon de vanité commençait à s’immiscer dans l’esprit de Léo quand l’homme ajouta – c’est des chaussures de garçons ? On dirait des chaussures de filles ! Léo se figea et ne répondit pas. La coupe terminée, Monsieur Bastardeau fit descendre le jeune enfant du fauteuil, sans parfum et en silence.

Hervé que Léo fréquentait encore en cachette, déclara sans fioritures – Bastardeau, c’est un con ! Léo en fut choqué. Mon père pense pareil, ajouta Hervé, ce qui pour Léo constituait le parfait contre argument ! Les échanges de points de vues enfantins tarirent vite, suivis de mots plus vifs puis d’insultes. Il se quittèrent parfaitement fâchés. Dans la solitude de sa chambre, Léo recommença à se ronger les ongles.

– Tu as l’air bien sombre lui déclara son père au dîner.

Ne pouvant en donner la cause, Léo se contenta de hausser les épaules. De toute façon, sa mère demandait au même moment de l’aide pour découper le poulet.

A la quatrième visite chez le coiffeur, Léo refusa catégoriquement de chausser les « souliers de filles » noirs et blancs. – C’est bien la peine de les acheter, s’il ne les met pas ! s’offusquait la mère auprès du coiffeur amusé. – Alors, comme ça, tu ne les aimes plus tes chaussures ? Glissa t-il à l’oreille du garçonnet alors qu’il le sanglait dans la blouse. Monsieur Bastardeau lavait les cheveux de Léo quand il lui envoya du shampoing dans l’œil.

Habituellement, cette séance Léo l’appréciait particulièrement. Les doigts de Monsieur Bastardeau massaient doucement son cuir chevelu, jouaient avec ses cheveux, caressaient son front, puis son cou. S’il avait découvert la volupté, à présent, les yeux rouges et piquants, il découvrait les saveurs de la sauce aigre douce. – Tu vas quand même pas pleurer pour si peu ? T’es pas une tapette ? S’agaçait le coiffeur contrarié.

Il coupa la mèche de Léo dans un mouvement de ciseau rageur.

– Ah ? tu as renoncé à ta petite mèche ? S’étonna sa mère en payant l’artisan. – C’est un homme maintenant, affirma ce dernier dans un sourire.

Léo regardait ses vieilles chaussures, d’un air désabusé.

Je reviens au bar avec un plateau de tasses sales. L’homme me demande un café et enchaîne.

Du bout de ses doigts rognés, Léo massacrait ses soldats de plomb en des batailles funestes autant qu’épiques. Ses voitures sortaient de la route et se percutaient dans un fracas métallique du plus bel effet.

– Tu ne peux pas jouer tranquillement comme avant ? demanda sa mère à l’enfant.

– Il a besoin de s’affirmer, déclara son père. Dis-donc, ajouta t-il, notre fils a besoin d’aller chez le coupe-tif !

Léo regarda ses parents avec effroi. – Je ne veux pas y aller ! osa t-il en caressant furtivement la mèche blonde qui balayait son front.

– Alors, comme ça, tu ne veux plus aller chez moi ? Questionna Monsieur Bastardeau avec un rire caustique.

Comme il n’attendait pas de réponse, il serra le gamin dans la blouse et l’étrangla à moitié dans le crêpe. Il lui lava les cheveux comme on expédie une corvée. La coupe commença. Miraculeusement, les ciseaux contournaient la mèche, même si les ciseaux éraflaient régulièrement le cou ou le menton de Léo. – Arrête de bouger petit…crétin ! Le professionnel manipulait la caboche de l’enfant en haut, en bas, à droite, à gauche, tel un objet que l’on doit remettre en état. La corvée achevée, il observa le résultat dans le miroir où il croisa le regard de Léo. Cette petite chose délicate… Un instant glissa. Alors que Léo s’apprêtait à se lever, le coiffeur le retint par le bras. – J’ai oublié quelque chose déclara t-il. Et il coupa la mèche d’un coup de ciseau précis.

L’homme écrase son cigare dans le cendrier nerveusement. – Quel peau de vache ! dis-je malgré moi.

Madame du R….. déposa Léo chez le coiffeur en fin de matinée – je vais faire des courses. Je viendrai le reprendre dans moins d’une heure. Vous faites comme d’habitude. Elle sortit avec la confiance d’une mère. Léo frémit en entendant le « comme d’habitude ». Il se demanda furtivement s’il n’y avait pas connivence (même si ce mot lui était inconnu). Curieusement, le coiffeur oublia ses vexations et ses petites tortures. Sur le fauteuil d’à côté trônait un joli garçonnet de cinq ou six ans dont les boucles blondes luisaient à la lumières des spots. – Je vais m’occuper de toi dans cinq minutes, déclara Monsieur Bastardeau au petit bonhomme. Il lui tendit une BD. – Tiens lis ça en attendant. Fripounet et Marisette, cela devrait te plaire. Qu’est-ce que tu en dis mon petit lapin ?

Léo tressaillit. Un autre que lui était honoré de ce titre ! Il en conçut une hargne sans borne pour le gosse aux bouclettes. Il eut envie de pleurer. Il repassa dans sa tête tous les moments affreux passés sur le fauteuil du coiffeur. Il se demanda pourquoi ce monsieur à moustache avait cessé de l’appeler « mon petit lapin ».

Qu’avait-il donc fait pour ne plus mériter ce gentil surnom ?

L’homme se tait.

C’est bête, j’ai le sentiment que cette question le taraude encore.

Je n’ai pas le temps de m’appesantir, une cliente m’appelle à une table.