Lionel de Messey, auteur décidément très prolifique, vous présente encore une nouvelle pièce aux contours torturés :
ENTRE LA VIE ET LA MORT
Trente-cinq ans plus tard. Antoine et Béatrice sont toujours ensemble. Mariés, deux enfants, une vie apparemment réussie. Mais le venin de ce choix s'est infiltré partout : dans les silences, les reproches, les gestes devenus machinaux. Antoine n'a jamais pardonné — ni à Béatrice d'avoir insisté pour qu'il vienne, ni à lui-même d'avoir obéi. Chaque 6 mai, il honore sa mère morte. Béatrice n'existe plus vraiment pour lui. La morte est plus présente que la vivante.
"Entre la vie et la mort" explore le prix des choix impossibles et la gangrène du temps. Peut-on survivre à un choix qu'on ne pardonne pas ? Peut-on aimer quelqu'un qu'on rend responsable de sa propre culpabilité ? À travers une structure alternant passé lumineux et présent obscur, la pièce interroge : que reste-t-il d'un couple quand la vie continue, mais que l'amour, lui, est mort ?
NOTE D'INTENTION
Genèse
"Entre la vie et la mort" est née d'une question simple et terrible : que se passe-t-il quand on fait le bon choix pour les mauvaises raisons ? Antoine, à 23 ans, choisit la vie : il part avec Béatrice à New York, sur les conseils de sa mère mourante. C'est le choix "raisonnable", celui que tout le monde approuve. Sa mère le lui ordonne presque : "La vie continue." Mais trente-cinq ans plus tard, ce choix l'a détruit. Non pas parce qu'il était mauvais, mais parce qu'il ne se l'est jamais pardonné.
Cette pièce n'est pas une tragédie de la faute, mais une tragédie de la culpabilité. Antoine n'a rien fait de mal. Il a obéi à sa mère, il a choisi l'amour, il a vécu. Mais il s'en veut. Et il fait payer Béatrice. Pendant trente-cinq ans.
Le dilemme impossible
Le cœur de la pièce est un choix qui n'a pas de bonne réponse. S'il reste avec sa mère, il perd Béatrice (elle part pour un an, à 23 ans, c'est une éternité). S'il part avec Béatrice, il abandonne sa mère mourante. Quoi qu'il fasse, il perd. C'est cette impossibilité qui crée le poison : on ne peut pas se pardonner un choix qu'on n'aurait jamais dû avoir à faire.
Le titre, "Entre la vie et la mort", désigne cet entre-deux impossible : la mère agonisante (entre la vie et la mort), le choix d'Antoine (entre la vie avec Béatrice et la mort de sa mère), et finalement, le couple lui-même, coincé depuis trente-cinq ans dans un purgatoire affectif — ni vraiment vivant, ni tout à fait mort.
Structure : le passé éclaire le présent
La pièce alterne entre deux époques : 1989 (Antoine jeune, la mère malade, Béatrice amoureuse) et 2024 (Antoine et Béatrice vieillis, leur couple à l'agonie). Cinq scènes de chaque. Cette alternance n'est pas un simple flash-back : c'est une confrontation. Le passé lumineux (la tendresse mère-fils, les rires, l'humour pudique face à la maladie) se heurte au présent obscur (les silences, les esquives, le venin qui a tout rongé).
Le spectateur voit en direct la transformation : comment l'amour devient poison, comment la culpabilité devient rancœur, comment "la vie continue" devient un mensonge. La structure permet aussi de comprendre que personne n'est coupable : la mère aimait son fils et voulait le libérer, Béatrice était jeune et amoureuse, Antoine a fait ce qu'on lui demandait. Et pourtant, tout s'est brisé.
Les trois femmes
Au centre du drame, trois figures féminines se répondent :
La mère : aimante, héroïque, qui ment jusqu'au bout pour protéger son fils. Elle meurt seule le jour de son anniversaire après lui avoir ordonné de partir. Son dernier mensonge au téléphone ("Tout va bien, profite !") est un acte d'amour absolu. Mais c'est aussi ce mensonge qui tue le couple : Antoine ne lui a jamais pardonné de l'avoir laissé partir sans lui dire adieu.
Béatrice : brillante, amoureuse, coupable malgré elle. Elle a insisté pour qu'Antoine vienne à New York. Elle avait 21 ans, elle avait peur de le perdre. Elle a repris les mots de la mère ("La vie continue") par amour, pas par calcul. Mais Antoine ne l'entend pas ainsi. Pour lui, elle l'a arraché à sa mère. Trente-cinq ans plus tard, elle porte encore ce poids.
La morte : présente partout, invisible mais omniprésente. Chaque 6 mai, Antoine honore sa mère. Il garde son dernier message vocal depuis trente-cinq ans. Il ne dit jamais "je t'aime" à Béatrice, parce que ce mot fait mal (sa mère lui manque). La morte est plus présente que la vivante. C'est le drame du couple : on ne peut pas rivaliser avec un fantôme.
Le venin et le poison
L'image centrale de la pièce est celle du venin qui se transforme en poison. Au départ, c'est un petit venin : la culpabilité, le regret, le non-dit. Puis, avec le temps, ça se répand, ça gangrène, ça pourrit. Les gestes affectueux deviennent machinaux. Les mots d'amour disparaissent. Le quotidien tue l'amour "par petites doses d'habitudes et de routine".
Antoine nomme ce venin deux fois dans la pièce. D'abord métaphoriquement ("Le serpent qui mue, son venin qui s'insinue"), puis littéralement ("Trente-cinq ans gangrenés par cette blessure"). Nommer le mal ne le guérit pas. Mais c'est un début.
Le réalisme médical et la pudeur
J'ai voulu montrer la maladie sans pathos. Pas de larmes, pas de violons. La mère a un cathéter, une perfusion mobile, elle vomit hors scène. On entend les quintes de toux. Mais elle garde son humour jusqu'au bout ("L'enterrement n'est pas pour demain", "Tu sais ce qu'ils te disent, les dinosaures ?").
Cette pudeur est leur façon de tenir. Antoine jeune dit : "Ça évite d'être trop triste." C'est leur devise familiale. Mais trente-cinq ans plus tard, cet humour est devenu une arme. Antoine l'utilise pour blesser Béatrice, pour esquiver, pour ne jamais parler vraiment. L'humour-bouclier est devenu humour-poison.
Les références littéraires
Antoine lit Pirandello ("Six personnages en quête d'auteur") et se bat avec Béatrice sur les mots de Nathalie Sarraute ("Pour un oui ou pour un non"). Ce ne sont pas des coquetteries d'auteur : ces références disent quelque chose du couple. Antoine cherche qui il est parmi tous les rôles qu'il a joués (fils, mari, père). Il épluche les mots de Béatrice pour éviter de parler du fond. Ce couple cultivé se bat avec la littérature parce qu'il ne sait plus se parler directement.
La fin ouverte
La pièce se termine sur une suspension. Antoine dit enfin "je t'aime" — mais Béatrice est partie. Elle lui a dit : "Je ne sais pas si je serai là demain." Est-ce une rupture ? Une simple absence ? Je ne le dis pas. La fin reste ouverte parce que c'est au spectateur de décider : peut-on pardonner après trente-cinq ans de poison ? Peut-on recommencer ? Ou est-ce trop tard ?
Ce qui est sûr, c'est qu'Antoine a enfin prononcé les mots. Trop tard, peut-être. Mais il les a dits.
Pourquoi cette pièce maintenant ?
Parce qu'on vit dans une époque où tout le monde parle, mais où personne ne dit vraiment les choses. Parce que les couples meurent en silence, par petites doses d'habitudes. Parce qu'on porte tous des culpabilités qu'on ne s'est jamais pardonnées. Parce que parfois, faire le bon choix ne suffit pas — il faut aussi se pardonner de l'avoir fait.
"Entre la vie et la mort" est une pièce sur la difficulté de vivre avec ses choix. Sur le poids des morts qu'on n'a pas accompagnées. Sur les couples qui survivent mais ne vivent plus. Et sur la possibilité — fragile, incertaine — de dire enfin les mots avant qu'il ne soit trop tard.
Dispositif scénique
Décor minimal : une table, deux chaises, une couverture, un téléphone, une perfusion mobile. Les objets se transforment : la table devient lit d'hôpital, les chaises se rapprochent ou s'éloignent selon les époques. Tout est sobre, dépouillé. Pas de pathos visuel. Juste la vérité des corps et des voix.
Quatre acteurs : Antoine jeune (23 ans), Antoine âgé (58 ans), Béatrice (56 ans), la mère (67 ans, mourante). Les deux Antoine ne se croisent jamais. Ce sont deux hommes différents, que trente-cinq ans de culpabilité séparent.
Durée : 40 minutes. Pas d'entracte. Le spectateur doit rester coincé, comme Antoine, entre la vie et la mort.
Vous voulez monter cette pièce ? Discutons-en !

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