mardi 10 mars 2026

Ma nouvelle pièce de théâtre

 Voici le pitch et la note d'intention concernant ma dernière pièce destinée aux troupes professionnelles et troupes amateurs très aguerries. Désolé : "on ne rigole pas du début à la fin." Pour les vrais connaisseurs de théâtre, un peu de patience, je la soumets à l'édition.

"UN HOMME TOUT SIMPLEMENT"




📄 PITCH

Henry de Furcy, notable influent de quatre-vingt-cinq ans, vient d'être enterré sans cérémonie, comme il l'avait exigé. Quatre personnes assistent à ses funérailles : son fils Alban, trente ans, qui n'a jamais réussi à appeler cet homme "papa" ; Paul, son plus vieil ami, secrètement amoureux de lui depuis l'adolescence et rejeté avec brutalité ; Carole, sa maîtresse qui a vécu dix ans à ses côtés en espérant un geste de tendresse qui n'est jamais venu ; et Marc, un inconnu étourdi qui s'est trompé de tombe.

Au bar d'en face, puis au cimetière, les langues se délient. Les révélations s'enchaînent : Alban était un enfant non désiré, battu par sa mère sous le regard indifférent de son père. Carole a remplacé l'épouse défunte dès le lendemain de sa mort, réduite au rôle de gouvernante. Paul a hérité d'un quart de la fortune sans l'avoir demandé. Chacun dresse un portrait accablant d'Henry : égoïste, manipulateur, incapable d'aimer.

Mais Henry n'a pas dit son dernier mot. Mort, il apparaît et commente l'action, se justifie, ironise. Il avait cinquante-deux ans à la naissance d'Alban, il aimait Diane à la folie, il a fait "pour le mieux". Dans un ultime monologue face au public, Henry renverse tout : ce n'est pas lui qui demande pardon, c'est lui qui pardonne. Aux vivants de porter leurs jugements, mais qui est sans reproche ? "Un homme, tout simplement" — ni monstre, ni saint. Juste un homme. Alors, à qui le tour ?


📄 NOTE D'INTENTION

Genèse

"Un homme tout simplement" est née d'une question : que reste-t-il de nous après notre mort ? Pas les actes, pas les réussites, mais les BLESSURES. Ce que nous laissons derrière nous, ce sont les cicatrices chez ceux qui nous ont aimés, détestés, supportés. Henry de Furcy meurt à quatre-vingt-cinq ans après une vie brillante. Quatre personnes viennent à ses funérailles. Quatre versions de sa vie. Quatre vérités inconciliables.

Cette pièce n'est pas un procès. C'est une interrogation : qui a le droit de juger ? Les vivants racontent leur version. Le mort se défend. Personne n'a raison. Ou tout le monde a raison. Entre accusation et justification, il n'y a pas de vérité absolue, juste des regards qui se croisent et ne voient jamais le même homme.


Un homme haï, mais complexe

Henry de Furcy est odieux. Égoïste, manipulateur, incapable d'empathie. Il a laissé sa femme battre leur fils sans intervenir ("il regardait ailleurs"). Il a utilisé Carole pendant dix ans comme gouvernante sans jamais l'aimer. Il a rejeté l'amour de Paul avec brutalité. Il n'a aimé qu'une seule personne : Diane, son épouse, dans un amour fusionnel qui dépeuplait le monde autour d'eux.

Mais il n'est pas qu'un monstre. Il a défendu son fils quand le chien du voisin a tué sa chatte Cléo ("ça lui a coûté cher au voisin"). Il lègue sa fortune à Alban et un quart à Paul. Il laisse sa maison à Carole. Ces gestes ne rachètent rien, mais ils troublent le jugement. Henry n'est pas manichéen. C'est un homme brillant, charismatique, admiré dans sa région — et glacial avec ses proches. Un homme public généreux et un homme privé toxique.

La pièce refuse le procès facile. Henry était-il un salaud ? Oui. Était-il SEULEMENT un salaud ? Non.


Quatre témoins, quatre vérités

Alban, le fils : Enfant non désiré, né d'un déni de grossesse, battu par sa mère, ignoré par son père. Il a quitté la maison à dix-huit ans et n'est jamais revenu. Il ne dit pas "mes parents" mais "mes géniteurs". Il hait cet homme qui l'a laissé souffrir. Sa vérité : Henry était un père lâche et indifférent.

Paul, le vieil ami : Amoureux d'Henry depuis l'adolescence, rejeté avec cruauté, resté ami malgré tout. Henry se promenait nu devant lui pour le torturer ("vous auriez vu sa tronche de boutonneux !"). Paul a vécu cinquante ans dans l'ombre d'un amour impossible. Sa vérité : Henry était fascinant, mais brutal et sadique.

Carole, la maîtresse : Amoureuse d'Henry depuis quarante ans, remplacée par Diane, revenue après la mort de celle-ci. Elle a espéré dix ans un geste de tendresse. Un jour, elle s'est jetée dans ses bras. Il a regardé ailleurs "d'un air d'ennui". Elle finit par le haïr : "égoïste et manipulateur". Sa vérité : Henry utilisait les gens.

Marc, l'inconnu : Il s'est trompé de tombe. Il cherchait Charlot, son ami joyeux et drôle. Il tombe sur Henry, un homme que personne n'aimait. Marc est le REGARD NEUTRE, celui qui révèle l'absurde : on peut mourir entouré ou mourir seul, tout dépend de ce qu'on a semé.

Quatre témoins. Quatre vérités. Aucune ne dit TOUT l'homme.


Le mort qui se justifie

Henry n'est pas muet. Mort, il apparaît, commente, ironise, se défend. Il parle à Marc, puis à Paul et Carole (qui ne le voient pas), puis au public. Progressivement, il devient le narrateur de sa propre histoire. Mais un narrateur peu fiable : il se justifie, minimise, rejette la faute.

"J'avais cinquante-deux ans. Je ne savais pas gérer ce truc-là !" (à propos d'Alban)

"Si j'avais répondu à tes avances, tu aurais été malheureux" (à propos de Paul)

"Diane et moi, on était fusionnels. On n'avait pas besoin des autres." (à propos de Carole)

Henry ne regrette RIEN. Il explique tout par une "logique implacable". Pour lui, il a fait les bons choix. Les autres ont souffert ? Dommage, mais c'était inévitable. Cette froideur est insupportable — et terriblement humaine. Combien d'entre nous se justifient ainsi ?


Structure en quatre mouvements

MOUVEMENT 1 — LES FUNÉRAILLES (cimetière + bar)

Quatre personnes se retrouvent. Premières révélations : Alban hait son père, Carole était sa maîtresse, Paul son vieil ami, Marc s'est trompé de tombe. Humour noir, dialogues ciselés, quiproquos. Ton amer mais pas larmoyant.

MOUVEMENT 2 — LES CONFIDENCES (cigarette + café)

Paul révèle son amour pour Henry. Alban raconte son enfance : violence maternelle, père absent. Carole avoue dix ans d'amour à sens unique. Les masques tombent. Pas de pathos, juste des constats cliniques. Pudeur absolue.

MOUVEMENT 3 — LES MORTS PARLENT (flash-back + fantômes)

Diane mourante avoue à Henry qu'elle frappait Alban ("je tapais sur ce machin sorti de moi"). Henry promettait de ne pas la remplacer (mensonge). Paul et Carole face à la tombe découvrent qu'Henry leur laisse quelque chose (argent, maison). Mais trop tard : ils ne l'aiment plus.

MOUVEMENT 4 — LE JUGEMENT (monologue final)

Henry seul face au public. Il les voit, les entend, leur répond. Il PARDONNE à tout le monde (ironie suprême). Il se justifie une dernière fois. Puis révèle : la semaine dernière, il était spectateur d'une autre pièce sur un autre homme. Il a éprouvé "dégoût, mépris, haine". Puis s'est calmé : "Il s'agit d'un homme, tout simplement." Lumière sur la salle. "Alors, à qui le tour ?"


Méta-théâtre et adresse au public

La pièce brise le quatrième mur. Henry voit le public, commente leurs réactions, répond à leurs questions imaginaires. "C'est le monsieur du troisième rang qui le demande !" Ce dispositif pirandellien rend le spectateur ACTEUR. Il ne peut pas rester neutre. Il est pris à témoin, forcé de juger, puis retourné contre lui-même : "À qui le tour ?"

Le titre — "Un homme tout simplement" — n'est révélé qu'à la FIN, par Henry lui-même. C'est sa défense ultime : je ne suis ni un monstre ni un saint, juste un homme. Imparfait, égoïste, mais humain. Comme vous.


Pas de larmes, pas de pathos

Comme dans toutes mes pièces, je refuse le pathos. Alban raconte qu'il était battu avec un ton sec, clinique. Carole avoue dix ans de solitude sans pleurer. Paul parle de son amour non partagé avec pudeur. Diane mourante avoue sa violence sans s'apitoyer. Les personnages ne SE PLAIGNENT PAS, ils CONSTATENT.

Cette sobriété rend les révélations plus fortes. Pas de violons, pas de longues tirades larmoyantes. Juste la vérité, dite simplement. Le spectateur pleure parce que les personnages, eux, ne pleurent pas.


Pourquoi cette pièce maintenant ?

Parce qu'on vit dans une époque de jugements définitifs. Cancel culture, réseaux sociaux, tribunal permanent. On résume les gens à leurs pires actes. On efface les nuances. "Un homme tout simplement" interroge cette violence : a-t-on le droit de réduire quelqu'un à ses fautes ? Henry était odieux. Mais il a aussi aimé Diane, défendu son fils (une fois), légué sa fortune. Cela ne rachète RIEN — mais cela existe.

La pièce ne demande pas de pardonner à Henry. Elle demande juste de regarder la complexité. De refuser le manichéisme. D'accepter que la vérité est multiple, que chacun voit midi à sa porte, que nous sommes tous des hommes, tout simplement.

Et surtout, elle renvoie chacun à sa propre vie : "Alors, à qui le tour ?" Que dira-t-on de VOUS à vos funérailles ? Quatre personnes viendront-elles ? Que raconteront-elles ? Cette question hante le spectateur bien après la fin de la pièce.


Dispositif scénique

Décor minimal : côté cour, une table et quatre chaises (le bar). Côté jardin, un monticule de terre (la tombe). Une chaise pour Henry (fantôme). Lumières pour séparer les espaces : pleins feux pour les scènes vivantes, lumière bleutée pour Henry mort, poursuite pour les apparitions.

Quatre acteurs : Alban (30 ans), Paul (60-65 ans), Carole (62 ans), Marc (72 ans). Plus Henry (85 ans, mais joué par un acteur de 50-60 ans pour les flashbacks avec Diane). Diane peut être jouée par la même actrice que Carole (avec perruque/costume) ou par une cinquième actrice.

Durée : 60 minutes. Pas d'entracte. Le spectateur doit rester coincé dans ce huis clos funéraire, entre jugement et relativisme, entre vivants et morts.


Lionel de Messey

Sociétaire SACD 



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