"Bien des salades" est née d'une observation simple : dans certains lieux, on ne vient pas pour ce qu'on y trouve, mais pour y être vu. Restaurants chics, clubs privés, vernissages mondains — des endroits où le paraître compte plus que l'être, où les titres (réels ou inventés) tiennent lieu de carte de visite, où l'on méprise celui qui n'a pas le bon costume, le bon nom, la bonne fortune affichée.
J'ai voulu raconter une histoire de renversement. Un homme simple, modeste d'apparence, occupe la meilleure table d'un grand restaurant. Autour de lui convergent quatre figures sociales : l'aristocrate ruinée qui brandit son titre comme un blason, le bourgeois arriviste qui parle en chiffres d'affaires, l'intellectuel pompeux qui étouffe sous son vocabulaire, le rentier vulgaire qui dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Tous veulent cette table. Tous méprisent l'intrus.
Ce qui m'intéressait, c'était de montrer comment le mépris de classe fonctionne : non pas par violence frontale, mais par petites phrases assassines, regards en coin, dégoût affiché. "L'odeur forte", "cet homme commun", "ça" — l'intrus n'est même plus une personne, juste une chose qui occupe indûment un espace réservé aux "gens de qualité". Et quand il se lève, tous se ruent comme des hyènes sur la table, perdant toute dignité dans une mêlée grotesque.
Mais l'homme revient. Et il est le nouveau propriétaire. Renversement total. Les voilà virés, eux qui croyaient régner. La leçon est simple : la vraie richesse ne s'affiche pas. La vraie dignité ne se proclame pas. Monsieur Simple ne dit qu'un mot dans toute la pièce : "Merci". Pendant que les autres hurlent leurs titres, lui garde le silence. Et c'est lui qui gagne.
Satire sociale
Cette pièce est une satire féroce de la "bonne société" française. Personne n'est épargné. La marquise du Machin des Pertes Sèches (le nom dit tout) s'accroche à un titre vidé de son sens, symbole d'une aristocratie qui survit sur des rentes symboliques. Les époux Chose, PDG des usines USILOR, incarnent cette bourgeoisie arriviste qui méprise la noblesse mais adopte ses codes. Monsieur Bidule-Chouette, académicien aux palmes académiques, noie tout le monde sous un vocabulaire désuet ("tohu-bohu", "nonobstant", "pithécanthropes voraces") pour masquer son vide intérieur. Monsieur Truc, rentier brutal, dit crûment ce que les autres pensent : "Je suis plein aux as et je ne bosse pas."
Aucun n'est sympathique. Tous sont également ridicules. C'est voulu. Je ne voulais pas qu'on prenne parti pour l'un ou l'autre — ils sont tous méprisables à leur manière. Leur seul point commun : le mépris de celui qui ne leur ressemble pas. Et leur seule obsession : une table. Pas la nourriture, pas le plaisir du repas. Non : LA table, celle qui distingue, celle qui montre qu'on a SA place dans le monde.
Firmin, le maître d'hôtel
Le maître d'hôtel, Firmin, est le personnage clé de la pièce. Il incarne la dignité du travailleur. Toute la pièce, il reste poli, obséquieux même, malgré les insultes ("l'arpette !"). Il tente de calmer le jeu, de protéger Monsieur Simple sans trahir sa position. Il répète "Madame la Marquise" avec une patience infinie, supporte les caprices, les humiliations.
Et puis, à la fin, il explose. "Monsieur Simple est multimillionnaire et il vous emmerde." Cette phrase, c'est la revanche de tous ceux qui servent en silence. Firmin dit tout haut ce que des millions de serveurs, employés, travailleurs pensent tout bas face à l'arrogance des clients "de qualité". C'est cathartique. Le public applaudit.
Firmin, c'est aussi la complicité silencieuse. On comprend peu à peu qu'il SAVAIT qui était Monsieur Simple. Il le protégeait. Il attendait le bon moment. Quand les snobs se vautrent sur la table, quand ils perdent toute dignité, alors seulement Firmin révèle la vérité. Justice est faite.
Monsieur Simple, ou l'élégance du silence
Monsieur Simple ne dit qu'un mot dans toute la pièce : "Merci". Le reste du temps, il lit le menu, reste de marbre, observe. Pendant que les autres hurlent leurs titres, lui se tait. Cette économie de parole est une leçon de théâtre : le silence, sur scène, est souvent plus puissant que le verbe.
Monsieur Simple, c'est l'anti-snob par excellence. Il ne cherche pas à impressionner, ne brandit aucun titre, ne s'énerve pas face aux insultes. Il EST, simplement. Et c'est précisément cette simplicité qui rend le renversement final si jouissif. Les snobs parlent, parlent, parlent — lui agit. Il rachète le restaurant pendant qu'ils se disputent une chaise.
Le choix des Pompes Funèbres Internationales comme source de sa fortune n'est pas anodin. C'est un métier que les snobs considèrent comme "vulgaire", lié à la mort, au deuil, à ce qu'on préfère cacher. Mais c'est un métier UNIVERSEL — tout le monde meurt, nobles comme bourgeois, académiciens comme rentiers. Monsieur Simple a bâti sa fortune sur ce qui égalise tous les êtres humains : la mort. Ironie parfaite. Les snobs le méprisent, mais tous finiront par avoir besoin de ses services.
Une comédie visuelle
"Bien des salades" n'est pas qu'une pièce de texte. C'est aussi une comédie VISUELLE. La bataille pour la table doit être chorégraphiée comme une mêlée de rugby : chacun attrape ce qu'il peut (serviette, nappe, couverts, verres), la marquise se vautre littéralement sur la table, les vêtements se froissent, se déchirent. Chaos total. Puis, contraste absolu : Monsieur Simple revient en SILENCE, la table est remise en ordre, il s'assoit calmement, déploie sa serviette, la noue autour du cou (geste simple, quotidien), et commande. Calme après la tempête. Le silence après le vacarme.
Cette construction visuelle permet au public de rire deux fois : d'abord avec les mots (dialogues ciselés, répliques assassines), ensuite avec les corps (burlesque, slapstick). Les deux registres se complètent sans jamais se concurrencer.
Durée et format
La pièce dure 15 à 20 minutes. Ce format court est voulu. Pas de temps mort, pas de digression, juste l'essentiel : exposition, escalade, chaos, renversement, chute. Efficacité maximale. Ce format la rend idéale pour les festivals de théâtre court, les cafés-théâtres, les soirées de sketches, ou en complément de programme dans des théâtres plus classiques.
Pourquoi ce titre ?
"Bien des salades" joue sur plusieurs sens. Sens littéral : on est dans un restaurant, on pourrait commander des salades. Sens figuré : "faire des salades" = raconter des histoires, mentir, se vanter. Tous ces personnages "font des salades" — ils se racontent, s'inventent, se gonflent. Ils brandissent des titres plus ou moins réels, des fortunes plus ou moins existantes, des médailles plus ou moins méritées. Tout est salade. Tout est apparence.
Et puis, il y a l'ironie finale : Monsieur Simple, lui, ne fait AUCUNE salade. Il ne se vante pas, ne ment pas, ne s'invente rien. Il EST riche, réellement. Il EST propriétaire, factuellement. Pas de salade. Juste des faits. Et c'est pour ça qu'il gagne.
Distribution
6 personnages (+ 2 serveurs figurants)
Monsieur Simple : homme de 50-60 ans, modeste d'apparence, calme, stoïque. Ne dit qu'un mot : "Merci".
Firmin, le maître d'hôtel : 40-50 ans, digne, patient, complice. Explose à la fin.
Madame la Marquise du Machin des Pertes Sèches : 60-70 ans, aristocrate ruinée, arrogante, vautrée sur la table.
Monsieur et Madame Chose : 50-60 ans, PDG arrivistes, méprisants, vulgaires sous le vernis.
Monsieur Bidule-Chouette : 65-75 ans, académicien pompeux, vocabulaire précieux, ridicule.
Monsieur Truc : 55-65 ans, rentier brutal, vulgaire, direct, insultant.
Décor minimal : une table au centre, des chaises. Le reste est suggéré. L'important, c'est le jeu, les dialogues, le rythme.
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