Voilà un texte difficile à interpréter, mais intéressant.
UNE VIE DE CHIEN
Durée :environ 7 minutes
Deux hommes en scène : le chien et Pierre. Ils parlent, mais le dialogue n’est qu’apparent (un chien ne parle pas, n’est-ce pas ?) Donc, il semble que le chien réponde à son maître, mais c’est dans sa tête. Pas de déguisement de chien, merci !
Deux hommes en scène : le chien et Pierre. Ils parlent, mais le dialogue n’est qu’apparent (un chien ne parle pas, n’est-ce pas ?) Donc, il semble que le chien réponde à son maître, mais c’est dans sa tête. Pas de déguisement de chien, merci !
Une balle rouge lancée des coulisses roule sur la scène.
LE CHIEN (entrant furax) – Non mais, attends ! Il me prend pour qui là ? (Il ramasse la balle.)
PIERRE – C’est bien mon toutou ! (Il lui caresse la tête.)
LE CHIEN (s’écartant) – Je ne suis pas ton toutou !
PIERRE (lui prenant la balle des mains et la lançant vers les coulisses) – Allez ! Va chercher !
LE CHIEN – Dans tes rêves !
PIERRE (insistant, montrant les coulisses) – Allez !
LE CHIEN – Cause toujours !
PIERRE – Va chercher la baballe !
LE CHIEN (boudeur, les bras croisés) – Non mais t’es bête ou quoi ? Je veux pas y aller sapristi !
PIERRE – Va chercher ! Va chercher la baballe !
LE CHIEN (soufflant d’exaspération) – PFFFFFF ! (Il s’assoit.)
PIERRE – Elle est à qui la baballe ?
LE CHIEN (regarde ailleurs) – M’en fous !
PIERRE – C’est la baballe à mon toutou !
LE CHIEN – T’as raison !
PIERRE – Va chercher ta baballe, mon chien-chien !
LE CHIEN (au public) – C’est consternant !
PIERRE – Ben dis donc t’es pas joueur aujourd’hui !
LE CHIEN – Toi par contre, t’es toujours aussi lourd.
PIERRE – Tu vieillis…
LE CHIEN – Oh, l’autre ! Tu t’es pas regardé !
PIERRE – C’est vrai que 14 ans pour un chien ça commence à faire… (Il lui caresse la tête.)
LE CHIEN (surpris) – J’ai 14 ans, moi ?
PIERRE (attendri) – Je me souviens quand tu n’étais qu’un chiot… Ce que tu pouvais être mignon !
LE CHIEN (inquiet) – Pourquoi ? Maintenant je suis moche ?
PIERRE – On n’arrivait pas à te donner un nom !
LE CHIEN – Cela ne me surprend pas, vous n’êtes jamais foutu de prendre une décision.
PIERRE – On a fait au plus simple.
LE CHIEN (au public) – Préparez-vous : vous allez être scotchés !
PIERRE – « Le chien »
LE CHIEN (même jeu) – Je vous avais prévenus !
PIERRE (s’asseyant à côté du chien) – On a fait un bout de chemin tous ensemble !
LE CHIEN – Ben ouais. Ta femme, ton fils et toi… Je me demande ce qu’il devient Laurent, d’ailleurs. Cela fait un bail…
PIERRE – Ça me fait penser qu’il faut que j’appelle Laurent. Un moment que je n’ai plus de nouvelles.
LE CHIEN – C’est ce que je disais. (Réfléchissant.) Quel âge il peut avoir Laurent, maintenant ? Voyons, il était ado quand je lui léchais les orteils pour la première fois… Disons 12 ans… Plus 14… 26, il doit graviter autour de 26 ans.
PIERRE (se relevant) – Ça passe vite 14 ans n’empêche !
LE CHIEN – Ah non, de grâce ! Pas de philo à deux balles !
PIERRE – Je n’ai pas vu les années passer !
LE CHIEN (fort, comme un aboiement) – PAS ! PAS ! PAS DE PHILO !
PIERRE – T’es pas bien d’aboyer comme ça ?
LE CHIEN – Tu pleures sur le temps qui passe. En attendant, c’est moi qui ai 14 ans !
PIERRE – J’espère que tu n’es pas en train de virer sénile mon pépère ?
LE CHIEN – Tout de suite les grands mots !
PIERRE (réfléchissant) – Je me demande combien de temps, ça peut vivre un gros chien comme toi…
LE CHIEN (étonné) – Je suis gros, moi ?
PIERRE (continuant sur sa lancée) – Quinze, seize ans ?…
LE CHIEN – Non, mais attends, toi aussi tu peux crever d’un moment à l’autre ! Je ne me crois pas obligé de te le rappeler !
PIERRE (même jeu) - …20 ans, dans le meilleur des cas…
LE CHIEN – Nous, on est moins compliqués. On part du point A : la naissance. On arrive au point B : la mort. On meuble entre les deux avec la bouffe, les jeux, les câlins, la reproduction et le couffin. Point barre.
PIERRE (la voix qui se brise) – Je serai trop triste ! (Il se baisse et étreint son chien.) Mon pauv’toutou !
LE CHIEN (au public) – C’est très gênant ! Eh puis, je ne suis pas encore mort !
Un temps.
PIERRE (essuyant ses larmes) – Excuse-moi, mon vieux, je me laisse aller. Tu ne dois rien comprendre !
LE CHIEN (posant sa main sur celle de Pierre) – Bien sûr que si. Tu as toujours été un sentimental.
PIERRE (se levant à nouveau) – On y va ?
LE CHIEN – Bof ! Là, je ne le sens pas trop…
PIERRE – Allez, lève-toi !
LE CHIEN (essayant, mais n’y arrivant pas) – Ah, ben non. Je ne peux pas.
PIERRE – Hop ! Viens le chien !
LE CHIEN – Le chien il peut pas là !
PIERRE – Tu n’as pas l’air dans ton assiette mon pauvre vieux !
LE CHIEN – Je crois bien que je suis en train de rejoindre le point B…
PIERRE (le prenant par la main) – Je vais t’aider. Allez, on rentre à la maison.
LE CHIEN (se laissant faire, d’un air las) – Pas de refus.
Ils sortent.
LE CHIEN (en off) – Tiens ? (Un temps, puis tout enjoué.) La baballe !
NOIR
copyright©2026Lionel de Messey
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