mardi 9 juin 2026

Production intense

 

Décembre 2025,   janvier et février 2026 : une cinquantaine de textes, de la nouvelle au sketch, en passant par les pièces de 40 ou 60 minutes. Un aperçu :

 

MENSONGES


Durée : environ 10 minutes


À l’ouverture, Alpha est attablé devant son ordinateur portable, la mine concentrée.


BÊTA (entrant, les mains dans les poches) – Tiens ? Salut Alpha !


ALPHA – Moui… Salut !


BÊTA – Tu as l’air drôlement concentré dis-donc !


ALPHA – C’est toujours mieux que d’avoir l’air constipé.


BÊTA – Excuse-moi, mais ce n’est pas nécessairement incompatible. Surtout dans ton cas.


ALPHA (levant le nez de son écran) – Que me vaut cette charge ?


BÊTA – Eh bien, je dirais que ton accueil laisse à désirer.


ALPHA (plus conciliant) – Navré mon vieux, mais j’essaye d’écrire quelque chose et, en fait, je n’y arrive pas. (Un temps.) C’est très frustrant !


BÊTA – Oui, je connais ça avec le dessin.


ALPHA (ne cachant pas son étonnement) – Tu dessines ? Toi ?


BÊTA (légèrement vexé) – Oui. Moi. Je dessine.


ALPHA – Je ne t’ai jamais vu faire.


BÊTA – Attends. Tu dis ça comme si c’était dégoûtant.


ALPHA – Tu sur-interprètes !


BÊTA – Si tu avais eu du tact, tu aurais dit : « je ne t’ai jamais vu à l’œuvre ».


ALPHA – Voilà.


BÊTA – Voilà qui ? Voilà quoi ?


ALPHA – Voilà : je valide ta phrase. (Un temps.) On peut voir ?


BÊTA – Non.


ALPHA – Pourquoi donc ?


BÊTA – C’est personnel.


ALPHA – Tu dessines rien que pour toi ?


BÊTA – En quelque sorte. Comme je te l’ai dit, je n’arrive pas à retranscrire ce que je vois. Je ne vois pas l’intérêt de partager un travail maladroit et inabouti.


ALPHA – Heureusement que Modigliani ou Picasso n’ont pas eu tes scrupules…


BÊTA – Je n’ai pas la prétention de me comparer à tes pointures. (Un temps.) Déjà, quand j’arrive à dessiner un arbre qui ressemble vaguement à un arbre, je suis satisfait...ou presque…


ALPHA – L’expression artistique révèle des douleurs insoupçonnées…


BÊTA – Douleurs, non. Frustrations, oui. Je te rassure, je n’irai pas voir un psy pour autant !


Ils rient


BÊTA – Mais, dis-moi. Qu’est-ce que tu essayes d’écrire ? Une lettre aux impôts ?


ALPHA – Non. Ça je saurais faire. J’ai décidé d’écrire mes mémoires.


BÊTA – Déjà ?


ALPHA – Comment ça, déjà ?


BÊTA – Tu n’es pas encore un peu jeune pour ça ?


ALPHA – On va dire que c’est un journal. Quand je vois le succès d’Anne Franck, je me dis que j’ai toutes mes chances.


BÊTA (choqué) – Ce n’est pas comparable !


ALPHA – Je déconne ! Tu prends tout au pied de la lettre. C’est le cas de le dire…


BÊTA – Tu parleras de moi dans tes souvenirs ?


ALPHA – Oui. Tu as raison, il y aura quelques anecdotes. Pour alléger le propos.


BÊTA – Je me demande comment je dois prendre ça…


ALPHA – Bien : évidemment. Depuis le temps qu’on se connaît.


BÊTA – Pas tant que ça.


ALPHA – Ce n’est pas plus mal.


BÊTA (vexé) – Merci !


ALPHA – Je voulais dire que du coup, tu ne pourras pas me contredire. Du moins sur les périodes plus anciennes.


BÊTA – C’est certain. (Un temps.) Vu qu’on ne se connaissait pas…


ALPHA – Tu as une façon d’enfoncer les portes ouvertes, parfois. C’est déconcertant.


BÊTA – Qu’est-ce qui te pousse soudain à écrire tes souvenirs ?


ALPHA – Je me dis que si je commence maintenant, j’en aurais moins à écrire plus tard.


BÊTA – Logique implacable.


ALPHA – Je sens poindre l’ironie.... (Un temps.) Bref, je préfère transcrire les faits tant que ma mémoire est fraîche et mes neurones pas trop usés.


BÊTA – On a compris, mais qu’y a t-il de vital dans ta démarche ? (Un temps, puis inquiet.) Tu n’es pas malade au moins ?


ALPHA – Pourquoi ? Il faut être malade pour écrire ?


BÊTA – Non. Je veux dire : maladie incurable.


ALPHA – Ah ? Non. (Soudain inquiet à son tour.) Pourquoi ? J’ai mauvaise mine ?


BÊTA – Non. Mais ça ne veut rien dire.


ALPHA – Tu as une façon de rassurer les gens, toi !


BÊTA – Tu n’as pas consulté de médecins, ni de spécialistes ?


ALPHA – Rien de tout ça, non.


BÊTA – Bon alors, tu t’inquiètes pour rien.


ALPHA (levant les yeux au ciel) – Les problèmes de communication : je crois que je vais leur consacrer un chapitre entier...


BÊTA – Cela risque d’être ennuyeux. Bon, c’est pas tout ça, mais tu ne m’as toujours pas dit pourquoi tu voulais raconter ta vie. Dactylographiée et tout et tout.


ALPHA – J’ai envie de laisser une trace. Je me plais à imaginer quelqu’un lire mes lignes après ma mort. (Un temps.) Même longtemps après. (Un temps.) Que cette personne éprouve quelque chose en me lisant.


BÊTA – Je comprends mieux.


ALPHA – Merci.


BÊTA – En fait, tu as du mal à démarrer parce que tu ne veux pas écrire des banalités. Ou alors, avec du style !


ALPHA – Euh… Il y a un peu de ça, oui.


BÊTA – Un conseil : tu balances le texte d’un seul jet, comme ça vient, même dans le désordre, et ensuite tu élagues, tu ajoutes des petites formules poétiques, de pseudo réflexions philosophiques, et si tu peux tirer quelques larmes au passage, c’est tout bénef’.


ALPHA – C’est un petit peu malhonnête ton truc, non ?


BÊTA – Ah, parce que tu comptais nous raconter ta vraie vie ? Tu ne comptais pas embellir ? Te donner le beau rôle ?


ALPHA – Pas du tout ! (Un temps.) Enfin, je ne pense pas… (Un temps.) Toi, tu ferais quoi ?


BÊTA – Moi, c’est différent.


ALPHA – En quoi est-ce différent ?


BÊTA – Moi, si j’écris un jour, ça sera un roman. Pas celui de ma vie. Je m’ennuie assez comme ça. Non, un roman. Une fiction.


ALPHA – Je me sens minable, moi, maintenant, avec mon autobiographie !


BÊTA – Je ne vois pas pourquoi. Ce sont deux genres littéraires qui ne se concurrencent pas, ni dans l’esprit, ni dans la forme.


ALPHA – Oui, enfin, quand même. J’aurais préféré que tu m’en parles avant. J’avais déjà un blocage pour démarrer, alors maintenant, je te dis pas !


BÊTA – Ce que tu peux être compliqué !


ALPHA – Mes souvenirs sont compliqués.


BÊTA – Pas avec moi en tout cas.


ALPHA – C’est exact. Ceux-là sont légers.


BÊTA – Dans le genre fades ?


ALPHA – Ils ne sont pas pesants, si tu préfères. (Un temps, tout en fixant Bêta.) On s’est rencontrés chez ma sœur…


BÊTA – Pas du tout ! C’était à une soirée chez les Martin.


ALPHA – Ah bon ? (un temps.) En tout cas, je me souviens, tu avais bien picolé…


BÊTA – Ah, non ! C’est toi qui avait bu ! Laisse-moi écrire, ce sera plus crédible ! (Il essaie de pousser Alpha qui se défend.)


ALPHA – Disons qu’on avait bu tous les deux… Tu sais ces soirées…


BÊTA – ...Chez les Martin en plus !… On a fait du chemin depuis cette soirée, dis-donc !


ALPHA – Ben ouais. (Un temps.) Je crois que je ne vais pas en parler finalement.


BÊTA – Tu as raison.


ALPHA – D’ailleurs, je ne sais pas si je vais parler de nous. Ces moments avec toi, ce sont des instants suspendus, un peu hors du temps.


BÊTA – Tu fais comme tu le sens, Alpha…


ALPHA – ...Avant, il faut que je libère des fardeaux qui polluent mes souvenirs.


BÊTA – C’est la bonne méthode. Lâche du lest.


ALPHA (tapant sur le clavier)Je me souviens. Je regardais mon père qui téléphonait à la dame. (Un temps.) La dame qui le faisait sourire et qui le rendait pensif en nous regardant. Je crois qu’il nous trouvait encombrants, nous, ses enfants. (Un temps.) Ma sœur continuait à l’étreindre comme avant la dame. Elle n’avait pas encore compris que tout était fini. Que plus rien ne serait comme avant.


BÊTA – Ce n’était qu’une enfant…


ALPHA (même jeu) – Oui. C’était la préférée de mon père. (Un silence.) Mon père a quand même préféré la dame. (Un temps.) Je lisais dans le regard de mon père la fatigue de devoir nous contempler. Nous étions une entrave à son bonheur. Ce grand mensonge !


BÊTA – Oui, je reconnais ta formule : le plus grand mensonge c’est de croire au bonheur…


ALPHA – Un jour, j’ai demandé à mon père –Tu veux que je traverse, sans regarder ?


BÊTA – Qu’a t-il répondu ?


ALPHA – Il n’a pas répondu. (Un temps.) Il a dû penser furtivement : oui.


BÊTA – Je crois que tu devrais me laisser écrire, mon vieux. (Il prend sa place.)


ALPHA (se laissant faire) – Tu crois que tes mensonges seront plus jolis ?


BÊTA – Tu verras. (Un temps.) Peut-être qu’ils seront moins laids si c’est moi qui les écris.



NOIR






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