dimanche 18 octobre 2026

 

sous-bois du Domaine au printemps

HISTOIRE DE PARLER

Le Domaine, octobre 2026

Il détestait les expressions toutes faites, aussi aimait-il les transformer, les tordre, les détourner de leur sens pour obtenir un effet comique ou ridicule.

Ainsi, déclarait-il de façon sentencieuse : « je ne possède pas de mobilier dernier cri parce que je souhaite m’asseoir en silence. »

« Un spectacle vivant ? se gaussait-il, je préfère les spectacles morts, au moins, on ne s’y ennuie pas ! »

Ainsi fatiguait-il son auditoire en maltraitant la pluie et le beau temps, la destinée, l’âge ou le bonheur.

Tel Rivarol, il était redouté, même s’il faisait rire. Les gens surveillaient leurs phrases. Quand on le pouvait, on évitait ses saillies verbales.

Il mourut sans un mot : il était cohérent.

Personne n’eut la malencontreuse idée de prononcer : « Ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont ».





dimanche 11 octobre 2026

Panne d'oreiller

 

SOMMEIL

Le Domaine octobre 2026

1970.

Le petit Léo dormait affreusement bien, comme l’avait dit sa mère insomniaque qui collectionnait les cures de sommeil, sans véritable effet. Léo n’avait pas besoin d’aller en maison de repos pour trouver le sommeil ; celui-ci lui venait le plus naturellement du monde et sans effort. Du haut de ses huit ans, il déclarait sans rire qu’il s’endormait sans réfléchir et que c’était chouette de retrouver ses jouets en se réveillant.

Souvent, il racontait ses rêves décousus qui collaient si bien à sa logique enfantine. Il affectionnait ceux où il tombait dans le vide sans jamais s’écraser et qui lui chatouillaient l’intérieur du ventre. Rares étaient les cauchemars. « Tu as bien de la chance, constatait sa mère, mi-sincère, mi-envieuse. »


*****


Le rideau tiré d’un mouvement sec inonde la chambre d’une clarté aveuglante. La voix de son père le houspille simultanément.

Assis sur son lit, les cheveux en bataille et une main sur ses yeux encore étourdis de sommeil, Léo demande à son père ce qui se passe.

– Vite ! Vite ! Dépêche-toi ! On est en retard ! répond son père.  Il sort des vêtements des tiroirs, les jette sur le lit et demande à Léo de s’habiller et de venir dare-dare dans la cuisine prendre son petit-déjeuner.

Léo obtempère. Il sait que son père est un peu perdu quand maman est en cure… il n’arrête pas de regarder sa montre, de s’asseoir, de se relever, de chercher sa mallette, puis ses clefs et d’apporter tout ça dans l’entrée.

– Tu es bientôt prêt ? 

Léo ne peut pas répondre, tout occupé à essayer d’avaler simultanément sa tartine et de boire son chocolat, sans s’étrangler. Enfin, il rejoint son père dans l’entrée.

– Pourquoi t’es pressé comme ça papa ? Maman est malade ? 

– Mais non voyons ! Tu as vu l’heure ? Il faut y aller !

Léo observe son père et s’interroge. Il est huit heures, on est jeudi, maman n’est pas malade et eux non plus. À part papa qui a l’air quand même pas mal énervé.

– Bon allez hop ! Prends ton cartable et saute dans la voiture !

– Pourquoi papa ?

– Ne discute pas ! Tu vas être en retard à l’école ! 

Léo sursaute, retourne très fâché en direction de sa chambre, se déshabille en lançant ses vêtements à travers la chambre et se recouche, sous le regard éberlué de son père.

– Tu rigoles ou quoi ? Qu’est-ce que tu fabriques ?

– Je me recouche !

Léo se retourne sur son oreiller sans formalités.

Madame Goudard, l’employée de maison, arrive sur ces mots.

– Léo a raison Monsieur : on est jeudi. Y’a pas école...






dimanche 4 octobre 2026

 


LES VOYAGES

Le Domaine, septembre 2026


Elle voulait toujours partir. Elle évoquait des voyages lointains, des pays exotiques et des peaux colorées.

Lui l’écoutait et souriait. Il savait.

Elle ne lâchait pas l’affaire. Elle ne comprenait pas. Elle ne savait pas.

Elle proposa des lieux moins lointains. Il y faisait moins chaud, on y parlait la même langue, mais les paysages y étaient plus changeants.

Il écoutait toujours, l’air triste. « Pas le temps », tenta-t-il.

Elle avait sorti des valises du placard. De vieilles valises en carton imbibées d’odeurs. Mélange de moisi et de rance. Il n’y manquait plus que les étiquettes de voyages, disait-elle en riant.

Il n’avait pas envie de rire. Il fallait qu’il lui dise. Mais comment ?

Toujours, elle insistait et racontait des périples imaginaires qui bousculaient les certitudes de son mari.

Il savait bien que ce n’était pas possible.

Ils n’en avaient tout simplement pas les moyens.

Il ne trouvait pas les mots pour le lui avouer.

Elle continuait, ouvrait les valises sur le lit. Il n’y avait plus qu’à les remplir.

Elle savait pourtant. Il avait fini par lui dire.


*****

Sur le paillasson de l’entrée, deux valises attendent une destination.

Dodues, retenues par une corde.

L’homme attend la nuit en fumant une cigarette assis sur le lit.

Cette fois, c’est sûr, ils partiront.


dimanche 27 septembre 2026

exercices de styles

 


CONTACT

Le Domaine, Août 2026

La paume de sa main sur le dos de la mienne.

Un peu de moiteur. Un peu de chaleur.

La main simplement posée sur la mienne.

L’instant est court.

Le temps de se demander.

Le temps d’espérer.

Le temps d’oublier.


LA PORTE

Le Domaine, septembre 2026


La porte. Qu’y a-t-il derrière la porte ? Cette porte. Il n’est pas con, il se doute bien qu’il y en a d’autres. Mais c’est celle-ci qui l’intéresse. C’est la porte qu’il a devant les yeux. Alors, forcément, c’est sur elle qu’il plaque toutes ses questions. Sur la porte en elle-même, il n’y a pas grand-chose à dire. Elle était blanche. Maintenant, avec les différentes taches, l’usure, les éraflures... Bon, on s’en fout, c’est ce qu’il y a derrière la porte qui interpelle le bonhomme. Nous dirons tout de même qu’elle est beaucoup moins blanche. Il suffirait de se lever et d’aller l’ouvrir cette vacherie de porte. Faudrait pouvoir.

Des fois, elle s’ouvre sur une infirmière. Derrière cette silhouette, il devine un mur sans fenêtre. Ils les ont planquées où ces putains de fenêtres ? Le mur est blanc. Un blanc moins sale que celui de la porte. La porte qui le nargue à longueur de journée. La porte qui se fout de sa gueule !

Il s’en fout. Il attend. Il sait que c’est lui qui aura le dernier mot.

Un jour, il la passera cette porte.

Les pieds devant, cher Monsieur !

Connasse ! Ce jour-là, il l’aura bien baisée.

lundi 21 septembre 2026

 

PARFOIS

Le Domaine, Août 2026


Parfois. Souvent.

Ces deux mots devraient se suffire à eux-mêmes.

Merci. Bonjour. Ceux-là sont plus simples. Accessibles. Factuels.

Parfois. Souvent. Non. Ils réclament une suite.

Une déferlante de mots.

Parfois. Encore. Toujours.

Souvent, on ferait mieux de se taire.

mercredi 16 septembre 2026

 

 

 


 

LA PIVOINE

Le Domaine, août 2026


Par la fenêtre, elle devine son jardin. Tant d’heures passées à débroussailler, planter, désherber ! Demain, elle demandera à l’employée de nettoyer les vitres. Cette vitre en tout cas. La pluie a dépouillé la pivoine de ses fleurs. Un tapis grenat jonche le sol. Dommage. Il faudra attendre l’année prochaine pour admirer les grosses fleurs aux fragiles pétales ! L’année prochaine… Françoise caresse ses cheveux blancs de ses doigts moins habiles qu’autrefois. Elle respire profondément. Elle profite encore de l’éclat de ses iris.

Des pissenlits. C’est moins glorieux, mais elle en distingue nettement une touffe à l’angle de sa vision. Du lierre aussi. Au loin, des orties la narguent. Elle remonte le drap sur son menton. Demain, on lavera les vitres.

Dans un an, la pivoine fleurira. Rouge grenat.

Françoise se demande si elle aura le temps.

Pas longtemps.

Elle s’assoupit doucement.

mercredi 9 septembre 2026

On en discute dans les Yvelines

 

Je suis ravi d'apprendre que cette pièce continue de vivre grâce à des comédiennes enthousiastes. Je me dis que je n'ai pas tout fait raté ma cible, même s'il y a des choses que je n'écrirais plus de la même façon aujourd'hui.


mardi 8 septembre 2026

 

 
 
 
QUESTIONS

Le Domaine, 1er septembre 2026


Il se posait beaucoup de questions. Trop sans doute. Des questions sans réponses. Cela le submergeait. Son cerveau débordait. Il parlait tout haut. Ses interrogations saturaient son auditoire, quand il en avait. Les gens évitaient sa compagnie. Eux non plus n’avaient pas les réponses. Ils ne se posaient pas autant de questions. Ils ne voulaient pas savoir.

Lui si.

Il resta seul avec ses questions.



lundi 31 août 2026

y'a d'la joie !

 


Le plus heureux des hommes

Le Domaine

août 2026


Il se fabriquait de jolis rêves. S’il avait pu les empaqueter dans des boîtes colorées, les décorer de rubans rouges, bleus, dorés, il aurait été le plus heureux des hommes.

Seulement voilà. Les songes manquent de consistance.

Sa femme l’avait quitté. Ses amis aussi.

Il avait conservé son emploi et son poisson rouge.

Le poisson tournait dans l’aquarium.

L’homme ne tournait plus très rond.

On emporta l’homme.

On l’emballa dans une camisole.

Il n’y avait aucun ruban.

dimanche 23 août 2026

 

 

 

peinture de Linda de Messey
 

 

Coquillages

Le Domaine, août 2026

Elle ramassait des coquillages, là-bas, sur le sable encore humide de la plage.

Parfois, elle en trouvait qui luisaient mieux ou dont la texture lui parlait ; elle en faisait des colliers, ou les posait sur une table, quand elle les jugeait dignes d’y trôner.

On riait d’elle. Depuis longtemps. Les petits galets lissés par les remous de la mer l’émouvaient davantage.

Elle rentrait dans sa maisonnette branlante avec les trouvailles du jour, le sourire aux lèvres et du sable plein les pieds.

Elle rangeait son attirail, dînait machinalement, puis allait contempler ses collections.

Fatiguée, elle partait enfin se coucher, se réveillant souvent pour admirer depuis son lit les reflets de lune sur les coquillages ou sur les morceaux de quartz.

C’était là tout son héritage.


lundi 17 août 2026

 



AILLEURS

Le Domaine, juillet 2026

Il rêve. Trop sans doute. Il passe dans la vie comme on passe dans la rue. Presque sans but. Les yeux tournés vers les nuées. La glace qui fond dans l’assiette. Agacement et incompréhension. Les reproches fusent à coups de pourquoi et de comment. Il prend de grandes résolutions. Mais non. Il continue. Il rêve. C’est sa nature.


lundi 10 août 2026

 

 


 

LE DINER

août 2026


Elle avait passé une bonne soirée, bercée dans l’ivresse de ses propres mots. Sans voir, dans les yeux de son frère, ce reflet amer qu’il regrettait malgré lui. Princesse d’un jour, princesse toujours. Son père l’avait habituée. Ce rôle appris trop tôt lui collait à la peau. Alors, le frère rentrait chez lui en se disant qu’un jour, lui aussi il serait prince. Que tous les visages se tourneraient vers lui, et qu’enfin, on l’écouterait. Mais il ne savait pas comment s’y prendre.



mardi 4 août 2026

Les meilleures choses ont une fin...les mauvaises également...

 


 
 

  

 

Un torrent.  

Vraiment. 

Dans le fracas des mots qui le submergeaient, il aurait voulu être un rocher ou un arbre. Ou les deux à la fois, pour endiguer ce flot. Il essayait de comprendre, de se souvenir. Trop de bruit pour organiser un semblant de tri dans ses idées. Les cataractes s’abattaient avec fureur, charriant la haine et le dégoût. Recroquevillé, il attendit. La source finirait bien par tarir. Les mains sur les oreilles et les coudes sur les yeux, il ne vit pas le coup venir.

Enfin.

Le silence.


mardi 28 juillet 2026

Pince sans rire

 



Sourire

Le Domaine, juillet 2026


Ce rictus. Avant c’était un sourire. Plus lointainement, ce sourire s’accompagnait de fossettes. Charmantes. La grimace que l’on forçait en riant est devenue naturelle.

Matin après matin, au dessus du lavabo. On bascule. De la mèche blonde aux cheveux blancs.





lundi 20 juillet 2026

 




INSTANTS

Le Domaine juin 2026


Extirpées d’un tiroir d’un vieux meuble en bois à l’allure guindée, les photos lui rappelaient des moments de vie. L’odeur à la fois âcre et sucrée de renfermé collait à ses doigts. Tous ces visages. Tantôt surpris, tantôt joyeux ou parfois tristes. Combien encore de vivants parmi ces gens en noir et blanc ? Elle n’aurait su dire. Elle souriait avec la dame sur le cliché, riait avec le jeune garçon, applaudissait les chevaux de bois. Puis, au creux de l’estomac, quelque chose se nouait. Tout ce qu’on avait fait et qu’on ne ferait plus. Tout ce qu’on n’avait pas fait et qu’on ne ferait jamais.

Alors, elle se leva à nouveau, elle rouvrit le tiroir et elle rangea les photos.


lundi 13 juillet 2026

 

Aurore, ma brebis clun forrest

  

 PARTI
Le Domaine juin 2026


Sur la table de la salle à manger, un cendrier vide. Plus loin, sur la commode, ce petit vase en porcelaine acheté dans une brocante. Dans la chambre, les livres rangés par ordre de grandeur. Sur un coin du bureau, il en reste un ouvert à l’envers. Page 39.
Il a laissé tous ses objets. Il est parti. Je ne crois pas qu’il se soit retourné.
Il n’avait pas grand-chose. Sa vie n’était pas encombrée. Il est parti l’esprit léger.
Il n’était pas très bavard. Tous ces objets parlent désormais pour lui.
Abandonnés.
Comme moi.

mercredi 8 juillet 2026

 

église de La Jaille-Yvon

photo de Georges Corbé 


LE BUFFET

Le Domaine, juillet 2026


Trapu et sombre, il occupe l’espace dans la salle à manger d’un autre âge. Ses portes fermées sur des odeurs de moisi et de rance, recèlent aussi quelques vaisselles d’autrefois. D’un grincement sinistre, on les ouvre pour le nécessaire inventaire. Un tiroir résiste, collé par les ans. Le buffet n’impressionne plus les enfants devenus adultes, avides de partage. On extrait de ses entrailles, piles d’assiettes au décor suranné, plats de service en porcelaine ou en argent, cloches en métal, chauffe-plat à bougies, nappes dévorées par les souris. Cet attirail soulève quelques souvenirs lointains, dont certains sont gais.

Puis on passe à autre chose.

Un bibelot, un autre meuble.

Le buffet paraît endormi.

Il ne dort que d’un tiroir entrouvert.

jeudi 2 juillet 2026

Doutes

 

SOI ET LES AUTRES

Le Domaine juillet 2026


Il est plus facile de parler des autres que de soi même. Il y a quelque chose d’indécent dans cette confession. Car il s’agit d’une confession. Si l’on est parfaitement honnête. C’est rarement le cas. La tentation de se montrer sous son meilleur jour nous guette. Aussi je préfère parler des autres, de gens que je ne connais pas ou très peu, voire pas du tout. Des gens que j’invente même pour l’occasion. Si quelqu’un se reconnait, ce sera normal et le fruit d’un hasard naturel. Car au fond, tout le monde possède les mêmes travers, cumule les petitesses, étale les gloires à deux balles.

Quelqu’un a écrit : « le bonheur, c’est le silence du malheur ». Sans doute. Je ne cours pas après les chimères. Mes croyances sont ailleurs. Je fais du mieux que je peux. Comme chacun d’entre nous me semble t-il. J’ai assez peu de certitudes. A part celle d’être vivant. A moins qu’il s’agisse d’un songe, Allez savoir !

En fait, j’aimerais surtout croire un tout petit plus en moi-même.

mardi 30 juin 2026

Une pièce gourmande

Ma pièce "Ragoût, argent et suspicions" a vu sa dernière représentation dans le var vendredi 27 juin 2026, avec succès. Pour le pitch, c'est ici.

 


 

jeudi 25 juin 2026

 


MATHILDE

Le Domaine, juin 2026


Lassée de coiffer ou d’habiller ses poupées, elle se dirige vers la fenêtre pour observer la rue. La pluie a cessé. Le trottoir luit malgré le gris du ciel. Des rigoles tarissent lentement. Les passants marchent d’un pas pressé. Les voitures chuintent en se croisant et aspergent parfois un quidam qui râle en gesticulant. Une jeune femme sous un parapluie rouge. Elle déambule le sourire aux lèvres. Ses cheveux blonds tranchent avec sa robe bleue, son imperméable beige et son parapluie. Un petit sac balance dans sa main droite. Mathilde admire cette apparition. Comme elle voudrait être belle comme la dame dans la rue, plus tard !

Un homme s’approche de la belle au parapluie. La cinquantaine, le ventre opulent. Ce doit être son père. D’ailleurs, ils tournent ensemble au coin de la rue, d’une marche guillerette. Dommage, Mathilde n’a pas eu le temps de détailler l’allure de cette jolie demoiselle ! Elle continue à regarder distraitement par la fenêtre, avec des rêves sucrés.

Elle aussi, elle aura une robe bleue et un parapluie rouge !

Justement, revoilà la jeune femme blonde. Elle a plié son parapluie. Son sac virevolte dans l’air. Deux hommes l’abordent. L’un d’eux lui met la main aux fesses. La femme rit en partant avec eux bras dessus, bras dessous.

Mathilde retourne à ses poupées en soupirant.